L’Angleterre, ou la vie après le charbon

Carolyne Parent
Collaboration spéciale
La ville de Birmingham, où les canaux sont quatre fois plus nombreux qu'à Venise
Photo: Carolyne Parent La ville de Birmingham, où les canaux sont quatre fois plus nombreux qu'à Venise

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Après le déclin de l’industrie textile, de l’exploitation minière, de la production automobile, bref, de l’Empire, place à une renaissance des West Midlands qui sert magnifiquement bien le tourisme.

Le Black Country. Le balti. Jaguar. Shakespeare. Et Cadbury. Il y a là suffisamment d’éléments pour piquer la curiosité de tous les voyageurs ! Là, ce sont les West Midlands, un comté dont le cœur névralgique est Birmingham. À l’instar d’autres épicentres industriels de Grande-Bretagne, comme Manchester, Liverpool et Glasgow, la deuxième ville du Royaume-Uni pour sa population a connu la débâcle de l’après-Seconde Guerre mondiale — et elle revient de loin.

« C’était une ville de l’Empire, la “Ville aux mille métiers” et l’atelier du monde, au cœur du projet colonial », explique une exposition qui met les Brummies (les habitants de Birmingham) en vedette. Étonnamment, celle-ci est présentée dans un édifice somptueux, qui ne ressemble en rien à une bibliothèque municipale !

Cette bibliothèque, célèbre pour sa rare collection d’œuvres shakespeariennes l’iconique magasin Selfridges, pièce maîtresse de l’ensemble commercial The Bullring et le complexe résidentialo-commercial The Cube, réalisé par Ken Shuttleworth, qui a aussi imaginé le Gherkin, à Londres, font justement partie des équipements urbains qui ont changé la perception qu’on avait de la destination.

Photo: Selfridges L’iconique magasin Selfridges de Birmingham

« Après la délocalisation des manufactures, Birmingham était vue comme une ville en déclin. La culture a infusé un sentiment de fierté chez les citoyens, mais aussi chez les touristes, car qui veut visiter un lieu en déroute ? » lance Becky Frall, cheffe de la section Tourisme de la West Midlands Growth Company. Résultat d’une renaissance échelonnée sur trois décennies : en 2019, une année record, les retombées économiques du tourisme dans la région s’élevaient à 13,1 milliards de livres sterling (26,4 milliards de dollars).

Les Jeux du Commonwealth, qui s’y dérouleront cet été et pour lesquels plus d’un million de billets ont déjà été vendus, « c’est une petite fenêtre qui s’ouvre pour dire “hé, on existe !”, et qui participe au mouvement de transformation », soutient Mme Frall.

Du balti aux Peaky Blinders

 

Il faut voir également comment on a réhabilité le Gas Street Basin, au cœur du réseau de canaux de Birmingham. Quatre fois plus nombreuses qu’à Venise, ces voies d’eau ont contribué à sa prospérité à l’époque de la révolution industrielle et concourent aujourd’hui à son attrait, des pubs et des cafés occupant désormais les beaux bâtiments de briques qui les bordent.

Mais Birmingham ne valorise pas seulement son paysage bâti : le balti fait aussi l’objet d’un « culte »… Née dans les années 1970 dans le Balti Triangle, le fief des immigrants pakistanais autour de Ladypool Road, cette spécialité culinaire à base de viande, d’oignons et d’épices tire son nom du récipient dans lequel elle est cuite à feu très vif, très rapidement, et qui signifie « seau » en ourdou.

« Non, on n’appelle pas ça un curry, jamais ! » me tance gentiment Zafar Hussain, le chef du restaurant Shabab’s, où je savoure le mets. Et re-non, « il ne provient pas initialement du Baltistan : c’est une pure création pakistano-brummie ! » souligne l’auteur Andy Munro, qui y a consacré plusieurs ouvrages.

À l’heure du slow travel, un atout des West Midlands est qu’on peut aisément y rayonner en train. De Birmingham, cap sur le Cadbury World, un musée interactif autour du chocolat et de l’entreprise qu’a fondée le quaker John Cadbury, il y a près de 200 ans.

« Dans les années 1950, l’âge d’or de la compagnie, 12 000 personnes vivaient et travaillaient à Bournville, dit Colin Pitt, responsable pédagogique de l’institution. Ce fut la première expérience de logement social au pays. »

À Dudley nous attend ensuite le Black Country Living Museum. Créé en 1978, à peine 10 ans après la fermeture de la dernière mine de charbon des environs, ce fascinant musée à ciel ouvert redonne vie à l’un des premiers environnements industrialisés de la Grande-Bretagne. Une houillère désaffectée et une forge qui évoquent le Dudley « noir le jour, rouge la nuit » d’autrefois, un village d’époque reconstitué, des comédiens qui l’animent…

Me voici plongée à la fois dans le Germinal d’Émile Zola et dans l’univers des Peaky Blinders, ce gang de rue de Birmingham qui a fait l’objet d’une série télévisée ! De fait, le site, immense, est l’un des plateaux de tournage principaux de cette histoire, qui se poursuivra au grand écran, en 2023.

D’art et de créativité

Entre Londres et Birmingham, Coventry est une autre bourgade sphinx. Prospère au Moyen Âge grâce au tissage, elle a vu l’industrie automobile prendre son essor à la fin du XIXe siècle, raconte son fabuleux Musée des transports. Dans une ancienne filature à coton, Daimler a lancé le bal et tracé la voie pour Rover, Jaguar et jusqu’au premier turboréacteur.

Photo: Carolyne Parent L’hôtel Coombe Abbey, à Coventry, occupe une ancienne abbaye cistercienne du XIIe siècle.

En cendres après la Seconde Guerre mondiale (sa cathédrale ancienne et nouvelle le rappelle), son industrie première graduellement délocalisée, la petite ville mise aujourd’hui sur l’audace et la créativité — à l’image d’une légendaire citoyenne, Lady Godiva, et d’un artiste militant qui y a grandi, Daniel Lismore. Une exposition majeure de ses formidables forteresses vestimentaires, Be Yourself. Everyone Else Is Already Taken, est d’ailleurs présentée au Herbert Art Gallery and Museum jusqu’au 26 juin.

De retour dans la capitale anglaise, et afin de boucler la boucle d’un séjour inspirant sur le thème de la réinvention, direction le Coal Drops Yard. Dans cet ancien dépôt transitaient autrefois les huit millions de tonnes de charbon qui alimentaient annuellement Londres. L’architecte Thomas Heatherwick, celui-là même qui a dessiné le Vessel, le « shawarma » sculptural au cœur du redéveloppement des Hudson Yards, à New York, en a fait un site récréatif spectaculaire.

“Build it and they will come” (« construisez-le et ils viendront »), qu’ils disaient… Parfaitement !

Notre collaboratrice Carolyne Parent était l’invitée de Visit Britain.

« To go or not to go »

Les West Midlands, c’est aussi Stratford-upon-Avon et William Shakespeare. Tout, ici, tourne autour du barde : la maison où il a grandi ; le site de la demeure à cinq cheminées qu’il avait achetée et le musée qu’on y a créé ; la chaumière où son épouse, Anne Hathaway, a vécu enfant ; le théâtre ; et même des gins ! Ceux qui ne s’intéressent pas à ses pentamètres iambiques peuvent-ils y trouver leur compte ? Oh, que oui, car tous ces attraits racontent également une époque, et la petite ville sur l’Avon est mignonne à croquer.

Des Jeux et du jubilé

Du 28 juillet au 8 août prochains, les projecteurs seront braqués sur Birmingham à l’occasion des Jeux du Commonwealth. Ils y rassembleront des athlètes venus des 71 pays de l’association et des spectateurs tandis que le Festival de Birmingham, en cours, continuera de mettre en avant la créativité de la région.

Le tout, bien sûr, sur fond du jubilé de platine de la reine Élisabeth II puisque le royaume célèbre cette année le 70e anniversaire du règne de sa souveraine. Expositions, cérémonies, défilés : l’été sera royalement animé, et particulièrement le premier week-end de juin, qui correspond à l’anniversaire proprement dit du couronnement.

Imaginez, 70 ans à visiter des hôpitaux et à couper des rubans… Peu importe ce qu’on pense de l’institution monarchique, ce sens du devoir force l’admiration. Bibi bas à la dame, qui aura 96 ans jeudi prochain !

Faire de beaux rêves

À Birmingham : l’hôtel boutique Indigo, à même The Cube. Confortable, central, en bordure d’un canal, la totale !
À Coventry : l’hôtel Coombe Abbey, initialement une abbaye cistercienne du XIIe siècle, au cœur d’un immense parc. Pour se la jouer The Crown.
À Stratford-upon-Avon : l’hôtel boutique The Arden, partie prenante du Royal Shakespeare Company Estate. Tout charme.
À Londres : The Mayfair Townhouse, pour son ambiance ludico-dandy. Et elle n’est pas gratuite, car celui qui abhorrait « ceux qui connaissent le prix de tout et la valeur de rien », soit le dandy en chef Oscar Wilde, a habité juste en face ! 



À voir en vidéo