Le sud de la Tunisie, antique et authentique

Nathalie Schneider
Collaboration spéciale
Le canyon de Midès et ses couches de roches stratifiées qui s'étendent sur 3 kilomètres
Photo: Nathalie Schneider Le canyon de Midès et ses couches de roches stratifiées qui s'étendent sur 3 kilomètres

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

La Rome antique perce sous les villes musulmanes du sud de la Tunisie. Une raison de plus pour visiter cette destination lumineuse, où le plein air se conjugue à l’histoire.

« Voir Tozeur et revivre », écrit Antoine de Saint-Exupéry dans ses correspondances rédigées pendant la Seconde Guerre mondiale. L’aviateur-aventurier, malade et affaibli, est recueilli dans le désert par les Berbères de la région de l’Atlas saharien, au sud-ouest de Tozeur. Il gardera de cet épisode un puissant attachement à ce peuple et à cette région. Dans ces deux mille hectares de végétation semi-désertique, palmiers et dattiers prospèrent grâce au ruissellement de sources providentielles qui dégringolent en cascades depuis les montagnes environnantes.

C’est cette eau, conjuguée au passage des caravanes de dromadaires chargés de grains et de dattes, qui a créé avec le temps ces oasis luxuriantes, en plein désert, où se sont implantées des générations de Berbères, ou Amazighs (« hommes libres »), comme ils aiment à se nommer. Tozeur, la plus grande oasis du Maghreb, et le deuxième producteur de dattes au monde, est le résultat de cette collision hasardeuse entre la nature et la route des caravansérails.

Un canyon à explorer

Direction Chebika, l’une des trois oasis de montagne qu’on gagne après la traversée du Chott el-Gharsa, le lac salé désormais asséché aux portes d’un profond canyon. La plus grande partie de ce lac se trouve bel et bien ici, mais se prolonge vers l’ouest, jusqu’en Algérie. Ce désert de sel crée, sous l’effet de la lumière du jour, d’étonnants mirages à cause de la fine couche saline qui s’y dépose. En absorbant la rosée du matin, l’argile de surface laisse filtrer le sel qui miroite sous la lumière. C’est cette inépuisable ressource d’argile qui, à travers les siècles, a servi de matériau de construction pour édifier maisons et murailles de Tozeur et des autres villes du sud, et qui leur donne cette teinte sableuse si distinctive.

Photo: Nathalie Schneider Une source d’eau fraîche dans l’oasis de Chebika

Vous l’auriez vu un million d’années plus tôt, le lac était encore bien vivant. Preuve en est la multitude de coquillages et d’arbres fossilisés qui composent sa surface rocailleuse. Pour en montrer toute la beauté, Bouchagraoui Bougema, guide berbère, vous conduit dans les replis du canyon de Chebika, durant deux journées, pour explorer ses méandres, vous baigner dans l’eau claire des sources et observer la voûte céleste en passant la nuit à la belle étoile.

Villes romaines du Sud

 

Tozeur, Kairouan, El Jem, ces villes musulmanes renferment une histoire « sédimentée » en couches superposées. La preuve : ces blocs de pierre taillés dans l’Antiquité et réemployés, au fil des siècles, au profit d’édifications arabo-musulmanes. D’ailleurs, il ne faut guère creuser profond pour excaver les grandes cités romaines sous les minarets et les médinas bâties après la conquête musulmane du VIIe siècle apr. J.-C., comme Carthage (près de Tunis).

Même constat à Kairouan, la ville sainte du Maghreb (s’y rendre quatre fois équivaut à un pèlerinage à La Mecque), et capitale incontestée du tissage. Ici, la succession des civilisations se reflète dans l’architecture : la grande mosquée, la plus ancienne du Maghreb (dès le VIe siècle), bâtie à partir de pierres calcaires prélevées sur les sites romains, l’embrasure mauresque de ses maisons ancestrales ou, encore, la médina et son style arabo-musulman qui figure sur la liste du Patrimoine de l’humanité.

Photo: Nathalie Schneider Le site archéologique de Carthage, classé au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1979

C’est ici qu’on trouve les bassins des Aghlabides qui acheminent l’eau via un aqueduc depuis les hautes steppes, une trentaine de kilomètres en amont. Ceux-ci sont considérés comme l’ouvrage hydraulique le plus remarquable de l’histoire musulmane.

À quelques kilomètres, Sbeitla (mieux connue comme l’antique Sufétula, du nom de la bataille qui marque le début des conquêtes musulmanes) est un joyau d’archéologie romaine (IIe siècle apr. J.-C.) serti dans les hautes steppes composées d’oliviers, de figuiers de Barbarie, de cyprès et d’amandiers. En témoignent cinq siècles de suprématie romaine en Afrique sur cinquante hectares, le long de la via romana : maisons individuelles avec cour privée, fontaines, amphithéâtre, thermes publics et Arc de triomphe. La place publique jouxte le capitole, siège du pouvoir religieux, qui comprend trois temples consacrés à la vénération de Junon, de Jupiter et de Minerve. Quelques chats errants en gardent jalousement l’accès.

La porte du Sahara

 

Pour rallier Douz, la cité du Sud, il faut emprunter la route qui traverse de part en part l’immense Chott el-Jérid, l’autre lac salé de Tunisie. La région est encore soumise à la prédominance du tourisme de rallye automobile — les adeptes de 4 X 4 et de motos enduro y affluent, surtout d’Italie, de France et d’Espagne —, mais l’écotourisme, plus durable, est l’une des avenues privilégiées par l’Office de tourisme de la région de Kebili. « Le tiers des subventions concernent des investissements pour le tourisme alternatif, vert et durable, assure Mohamed Essayem, commissaire régional du tourisme de Kebili.

Une vingtaine de projets actuels comprennent des campements, des habitations en bois et des activités comme la marche, le vélo, les excursions à dos de chameau, le tourisme participatif et le tourisme agricole. » Ici, comme dans le reste du pays, on est prêt à accueillir les visiteurs après deux années de pandémie qui ont causé à l’industrie du tourisme des dommages considérables.

Désert de pierres

 

Cap à l’est, vers le golfe de Gabès : entre Matmata et Tataouine, la chaîne de montagnes du djebel Dahar renferme des « villages camouflage » berbères, bâtis entre le VIIe et le XIIe siècle pour servir de rempart à l’invasion arabe. À Matmata, une centaine d’Amazighs vivent encore dans des maisons traditionnelles troglodytes creusées sous terre sur le principe de l’« architecture négative », selon l’expression consacrée : ces maisons comprennent plusieurs pièces sans fenêtre orientées vers une cour circulaire. Fraîches en été, chaudes en hiver : la climatisation y est 100 % naturelle. On y vit en autosuffisance grâce à une microculture d’orge, de miel et de fruits : amandes, olives et dattes. Un ingénieux système de récupération d’eau de pluie et un petit panneau solaire suffisent à alimenter la maison en eau et en énergie.

Comme chez Touffic et Khdija, qui nous reçoivent dans leur maison troglodyte tricentenaire autour d’un thé aux amandes, d’un pain traditionnel (tabouna), d’une ratatouille aux œufs et d’olives vertes charnues au gout légèrement amer.

Nos coups de cœur

• L’amphithéâtre d’El Jem, dans la région du Sahel, au sud de Kairouan, le plus grand du genre de l’Empire romain, après le Colisée de Rome. Théâtre du Festival de musique symphonique annuel.

• Le musée de la mosaïque de Sousse, la « perle du Sahel », une incroyable collection de pavés qui ornaient les grandes demeures romaines.

La Grande Traversée du Dahar, un topo guide à l’attention des amateurs de longue randonnée en 12 étapes du nord au sud, depuis Tamezret jusqu’à Douiret, pour un total de 226 kilomètres.

Infos pratiques : Pour explorer le canyon de Chebika, on peut contacter le guide Bouchagraoui Bougema depuis Tozeur au 98 524 349. Pour visiter une maison troglodyte à Matmata, on se renseigne auprès du Commissariat régional du tourisme de Gabès, au 75 275 055. Pour toute autre information, contacter l’Office national du tourisme tunisien au Canada



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