Nature et culture protégées à la Martinique

Nathalie Schneider
Collaboration spéciale
Le jardin de Balata et sa végétation luxuriante
Photo: Mariedofra/Getty Images Le jardin de Balata et sa végétation luxuriante

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Depuis l’an dernier, l’île de la Martinique figure sur la liste des Réserves du Patrimoine mondial de l’UNESCO, tant pour ses paysages stupéfiants que pour son savoir-faire unique au monde.

Domaine d’Émeraude, Le Morne Rouge, au pied de la montagne Pelée et des fameux pitons volcaniques du Carbet. Son Jardin des Origines, l’un des joyaux du parc naturel régional de la Martinique, dans lequel est enchâssé le Domaine, expose les plantes médicinales traditionnelles de la Caraïbe. C’est ici que sont conservés les plans mères du fameux café Arabica Typica, dont l’origine remonte au XVIIIe siècle. Plans rapportés en Martinique par le chevalier de Clieu depuis les jardins du roi Louis XIV.

Quatre années après la recherche de ses traces sur l’île antillaise, ce café, dont on dit qu’il est le meilleur au monde, refait son apparition à flanc de coteau, porté par la dévotion d’une vingtaine d’agriculteurs inspirés, qui préfèrent la permaculture à l’utilisation d’engrais chimiques. Les cerises de café mûrissent entre goyaviers, papayers et manguiers dans un environnement à couper le souffle. Une production modeste, symbolique diront certains, avec 1200 kg d’arabica typica produits en 2021 et l’ambition de demeurer un produit de niche. Parlez-en à Luigi Germany, maître barista et fondateur de La Réminiscence, le temple de la dégustation de cette boisson suave, fruitée et dénuée d’amertume. Quelques gouttes veloutées suffisent à s’en convaincre : c’est toute l’âme martiniquaise qui laisse dans le palais de puissants arômes généreux.

Des pratiques orientées vers l’écologie

La nouvelle n’a pas fait les gros titres (la COVID s’en est chargée !) : l’île entière a accédé, l’an dernier, à la liste enviée des Réserves mondiales de biosphères attribuées par l’UNESCO. En 2018 s’est amorcée une vaste consultation menée auprès de la population pour recenser les richesses de l’île autour de quatre thèmes : nature, culture, savoir-faire et recherche scientifique-éducation.

Dès cette année, un comité de gestion doit mener des projets avec l’assistance d’un conseil scientifique et du Collège des gestionnaires des aires protégées. Plusieurs commissions de travail sont déjà à l’œuvre pour travailler sur la préservation du milieu et la réappropriation de l’identité culturelle. « Certains secteurs, comme les distilleries, représentent des richesses transversales, à la convergence entre nature, culture et savoir-faire, depuis la production de canne à sucre jusqu’à la fabrication du rhum », explique Karine Roy-Camille, vice-présidente de l’association Martinique Biosphère.

Le maintien des pratiques ancestrales contribue à en faire un modèle d’économie durable et circulaire. À commencer par les plantations de canne à sucre, où pesticides et fongicides sont prescrits. Pour maîtriser la propagation du borer, cet insecte qui pond ses œufs à même la canne, les planteurs introduisent son prédateur de prédilection : la Polybia paulista (guêpe originaire du Brésil).

Qui plus est, la production de canne à sucre a un effet direct sur la qualité de l’air : « Sur une année, un hectare de canne à sucre absorbe 60 tonnes de CO2 et libère 42 tonnes d’oxygène », explique Justin Séraline, président de la Société collective d’intérêt agricole, qui représente les planteurs et producteurs locaux. Multipliez par 4000 le nombre d’hectares exploités sur l’île, et vous arrivez à un chiffre saisissant. En prime, la bagasse, le résidu de la canne, fait tourner 90 % des distilleries et des sucreries martiniquaises. L’eau y est traitée et réutilisée. « L’impact de cette industrie sur les gaz à effet de serre est minime, avec 0,5 % des émissions observées sur l’île », dit Justin Séraline. Reste que la production de canne subit aujourd’hui les effets considérables des changements climatiques.

Capitale mondiale du rhum ?

Assurément, affirme Claude Feliot, secrétaire général du CODERUM, qui représente les 2200 emplois directs et indirects des neuf distilleries de l’île. Comme celles de Trois-Rivières, où Daniel Baudin a reçu en 2019 le titre du meilleur maître de chai du monde, décerné par l’International Wine & Spirit Competition. C’est l’un de ceux qui ont travaillé pour obtenir, en 1996, le label européen AOC (Appellation d’origine contrôlée) pour le rhum martiniquais. Notes fleuries, compotées, cacao grillé : Trois-Rivières produit une vingtaine de rhums agricoles vieillis qui passent de 36 mois à 20 ans en fût de chêne, « y compris des rhums grand arôme, dont la puissance du bouquet caractérise la production martiniquaise », explique Daniel Baudin.

Des produits d’exception qui s’accordent parfaitement aux menus dégustation de restaurants comme Carteblanche, aux Trois-Îlets, installé dans une distillerie patrimoniale classée. Son chef, Harold Jeanville, y réinvente les aliments traditionnels, comme le fruit à pain ou le ti nain (banane verte),avec une étonnante dextérité. Ou, encore, à L’Atelier ND, à Fort-de-France, où le jeune chef Nathanaël Ducteil imagine une gastronomie contemporaine en puisant dans le patrimoine créole — café et rhum notamment — pour rendre à l’histoire de la Martinique tout l’éclat qui lui revient.

Voile et café

C’est pour souligner la qualité exceptionnelle du café martiniquais que la Transat Jacques Vabre, du nom du célèbre producteur de café français, a élu l’île antillaise en 2021 comme point de chute à sa course océanique reliant la Martinique depuis Le Havre, en Normandie. Une première pour cette traversée en duo sans escale qui met le cap depuis les 15 dernières éditions sur les grands pays producteurs de café que sont la Colombie, le Costa Rica et le Brésil. Dans la baie de Fort-de-France, les voiliers surdimensionnés arrivent les uns après les autres, ce qui provoque une certaine effervescence dans le « village » érigé sur le front de mer. Pandémie ou pas, le public se rassemble sur les passerelles le long desquelles sont amarrés les plus beaux voiliers du monde, dont les Ultimes (les fameuses Ferrari des mers), qui, grâce à leurs foils, survolent les vagues océaniques plus qu’ils ne glissent sur elles. Comme le Maxi Edmond de Rothschild, le colossal trimaran, dont la voilure équivaut à trois courts de tennis, mené par les navigateurs français Franck Cammas et Charles Caudrelier, vainqueurs de la classe Ultime.

Trouvailles de choix

Tante Arlette, à Grand’Rivière : ce restaurant familial créole apprête admirablement écrevisses, crabes et langoustes pêchés sur place.

Villa Saint-Pierre, à Saint-Pierre : une auberge aux accents authentiques, les pieds dans l’eau, dans l’ancienne capitale de l’île, lieu de villégiature des locaux.

Habitation Céron, au Prêcheur : un domaine de 75 hectares où les cases historiques sont nichées dans un cadre paradisiaque. Tout est cuisiné à partir des produits récoltés sur place : champignons, herbes sauvages, fleurs et fruits, poissons et cacao.



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