Une escapade pré-automnale dans le comté de Prince Edward

Carolyne Parent Collaboration spéciale
Le parc provincial Sandbanks est réputé pour ses dunes et ses plages en bordure du lac Ontario. Sur la photo, on aperçoit Dunes Beach et son sable fin. 
Photo: Carolyne Parent Le parc provincial Sandbanks est réputé pour ses dunes et ses plages en bordure du lac Ontario. Sur la photo, on aperçoit Dunes Beach et son sable fin. 

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Jour après jour, c’est le même scénario. Je partage des country roads avec trois cyclistes, deux tracteurs et un chien errant. Hillier, Wellington, Bloomfield… Entre hameaux et villages sur cette île deux fois grande comme Montréal, mon regard embrasse des mers de maïs, des champs rayés de vigne et des granges rouges isolées, beaucoup plus invitantes que celles peuplant les polars scandinaves. C’est d’ailleurs ce paysage bucolique qui concourt à la popularité grandissante de la région vitivinicole, l’une des plus jeunes au pays.

En 2019, le comté de Prince Edward a reçu 400 000 visiteurs, dont 86 000 Québécois, selon Statistique Canada. En 2020, en raison de la pandémie, les Ontariens ont exploré leur arrière-cour. « Lassés des bouchons de circulation sur la route de Muskoka [l’équivalent de nos Laurentides], les Torontois se sont rabattus sur notre région », explique Ian Nelmes, mon hôte chez Mirazule, une spectaculaire maison d’architecte à Milford.

C’est ainsi que le parc provincial Sandbanks, réputé pour ses dunes et ses plages en bordure du lac Ontario, a enregistré 800 000 visiteurs, qui se sont également égaillés sur le territoire, causant l’été dernier un chaos similaire à ce qu’a connu la Gaspésie. « Le 4 juillet 2020, plus de 2000 voitures ont été refoulées aux portes du parc [qui avait atteint sa capacité d’accueil] ! » révèle Karen Palmer, coordonnatrice au développement de la destination pour la Corporation du comté de Prince Edward.

Mais en ce début septembre, le message que l’instance martèle depuis le printemps dans le cadre de son plan de gestion touristique, « Réservez maintenant, détendez-vous plus tard », semble avoir porté ses fruits. J’ai eu la route à moi durant tout mon séjour, et j’ai croisé juste ce qu’il fallait de mes semblables pour qu’une bonne ambiance règne au vignoble comme au café.

Naturellement vôtre

Au temps de la « touristification » du monde, un panorama pastoral qui ne verse pas dans le propret est chose rare, et ça m’éblouit. « C’est qu’on n’est pas à Niagara-on-the-Lake ! Ici, quand on s’arrête dans un vignoble, il se peut très bien que ce soit le vigneron lui-même qui nous accueille, et qu’il porte des gants de travail », explique M. Nelmes, un natif de Kingston, qui a également tenu une maison d’hôtes en Picardie.

À Milford, chez Lighthall Vineyards, ce sera plutôt l’assistant du vigneron, Chris Thompson, qui m’accueillera en français, une agréable surprise dans ce beau grand pays pas toujours bilingue qui est le nôtre.

« En 2000, il y avait deux ou trois vignobles dans le comté ; aujourd’hui, il y en a une quarantaine, dit-il. Comme nous sommes à la même latitude que la Bourgogne et que nos sols sont aussi calcaires, nous produisons tous du pinot noir et du chardonnay, mais chacun de nous essaie de se distinguer en expérimentant d’autres cépages ou en produisant un type de vin particulier. »

Chez lui, place aux mousseux élaborés selon les méthodes traditionnelles et la méthode Charmat (seconde fermentation en cuve, comme pour le prosecco) ; aux vins rouges fermentés en cuve de béton pour plus de rondeur ; ainsi qu’aux fromages, dont une feta pour accompagner les bulles, fabriquée sur place avec le lait des brebis d’à côté.

Dans les environs de Hillier, Rosehall Run Vineyards, l’un des pionniers, tâte du tempranillo et le voit primé. Et chez Huff Estates, une grosse structure du côté de Bloomfield, on produit, ma foi… d’excellentes pizzas cuites au four à bois !

Des vins pour herbivores

Au rayon de la différence, Karlo Estates, certifié VegeCert, remporte la palme à titre de premier vignoble végane au monde. La propriétaire, Sherry Karlo, végétalienne comme de raison, veille à exclure tout produit ou sous-produit animal à chacun des stades de la production de ses vins, du champ à la bouteille et jusqu’aux étiquettes et aux emballages. Comme plusieurs de ses vins ont été primés, elle fait aussi la démonstration qu’on peut en produire d’excellents durablement.

Photo: Carolyne Parent La boutique de Karlo Estates ne vend que des vins véganes.

Ainsi, pour clarifier ses vins, c’est-à-dire en éliminer les impuretés après la fermentation, elle s’en remet à la bentonite (une sorte d’argile) ainsi qu’aux protéines de pois et de pommes de terre, plutôt qu’à celles du lait, du blanc d’œuf, ou encore à la colle dérivée des vessies natatoires des poissons. « Nous sommes aussi véganes qu’on peut l’être ! » jure Mme Karlo.

Dans le verre, qu’est-ce que cela donne ? « Eh bien, la première chose que votre nez captera sera l’arôme du fruit, et pas une odeur de poisson, souligne-t-elle. Et au bout du compte, mes vins ont un goût qu’on dit clean. »

Chose certaine, sa marge d’erreur est minime puisqu’elle ne peut compter sur le blanc d’œuf pour arrondir les tanins ou corriger l’acidité de ses jus.

Évidemment, dans la superbe grange datant de 1805 où se déroulent les dégustations, l’ex-Torontoise ne sert pas de petites saucisses cocktail avec son pinot noir Estate 2018, un vin primé au parfum de « cowboy romantique », dixit Mme Karlo, mais bien de la « charcuterie » concoctée avec des graines de chanvre, des noix de cajou, des amandes et des épices. Dans le cadre de sa dégustation Gold Medal (13 vins !), qui comprend aussi des vins élaborés avec des cépages du Bordelais, elle fait appel à des chefs cuisiniers pour imaginer un repas entièrement végétalien, servi au milieu des vignes, sur le « patio du vigneron ». Et c’est toute une expérience pour qui a envie de se gâter !

Une terre d’accueil pour audacieux

« Le comté attire des entrepreneurs, des gens qui osent, et ça, c’est inspirant ! » dit Nancy Pavan, originaire de Montréal. L’ex-directrice artistique d’Elle Québec est tombée sous le charme de la destination il y a une quinzaine d’années et, lorsque l’occasion s’est présentée, elle n’a pas hésité une nanoseconde à quitter la ville et à créer, au hameau de Milford, The Wilfrid Boutique Farmhouse, le plus adorable des gîtes champêtres qu’on puisse imaginer.

Photo: Carolyne Parent Au Wilfrid Boutique Farmhouse de Nancy Pavan, à Milford

Un autre exemple d’audace ? La cidrerie Loch Mór, fondée par Sara et Gary Boyd, originaires respectivement du Manitoba et d’Irlande du Nord. Ils se sont installés à Hillier afin de produire leur boisson favorite : le cidre sec. Pour ce faire, ils ont planté plus de 3300 pommiers donnant des fruits de 29 variétés différentes, dont l’étonnante Purple Passion, à la chair rouge foncé. « Ce sont des pommes dont la teneur en tanins rapproche le cidre du vin », explique le sympathique cidriculteur.

« Pommelière » certifiée par l’American Cider Association (c’est-à-dire une experte qui est au cidre ce que le sommelier est au vin), Sara Boyd s’est donné pour mission qu’« on prenne autant le cidre au sérieux que le vin ». Sa dégustation jumelant quatre cidres et autant de chocolats noirs différents devrait y contribuer !

« On visite le comté pour ses vins, sa gastronomie, ses bons restos, c’est ce qui a “boomé” ces cinq dernières années, mais aussi pour sa culture, car il y a ici une importante communauté d’artistes », note Roseline Maheux, une jeune sculptrice de Québec qui a trouvé dans le comté l’inspiration (et l’espace) nécessaire à la création de ses installations. Employée à la galerie d’art contemporain Oeno, à même Huff Estates, elle m’en fait visiter le vaste jardin de sculptures monumentales.

Si la galeriste Carlyn Moulton met en avant le travail d’artistes canadiennes comme Jennifer Hornyak sur les murs d’Oeno, côté jardin, place à des œuvres immenses et, de ce fait, surtout réalisées par des hommes, dont les Québécois Claude Millette, Marc Plamondon et un certain Marcel Barbeau. (C’est d’ailleurs son œuvre Les paravents du rêve qui nous accueille, mais il se pourrait bien qu’elle déménage à Montréal bientôt.)

Ce jardin est un lieu magnifique, en plein champ, hors du temps. Tout comme le reste du comté. Nancy Pavan a raison : « On y vient pour retrouver une vie campagnarde faite de candeur et de solidarité qui pourrait dater de 50 ans ! En fait, on y vient pour retrouver ce qu’on a oublié. »

De choses et d’autres…

• On planifie sa virée dans les vignobles à l’aide de l’appli PEC Wine Explorer (en anglais). Certains événements festifs devraient avoir lieu à l’occasion des vendanges, autour de la mi-septembre.

• On laisse les reproductions géantes des motifs des courtepointes de jadis, qui ornent les façades de plusieurs granges et commerces, nous raconter leurs histoires au fil de la Barn Quilt Trail.

• Du 12 septembre au 10 octobre, à la galerie Oeno, on découvre des toiles jamais encore montrées de la peintre canadienne Milly Ristvedt dans le cadre de l’exposition The 1969 Highway Paintings. La galerie fait partie de la dizaine d’établissements participant à l’Arts Trail.

 

• Le samedi 9 octobre prochain, on visite la ferme Quinta do Conde, à Black River, pour se régaler de pintxos de chorizo, d’agneau et d’autres grillades, et pour faire la fête à l’occasion d’une soirée champêtre qu’on promet bien arrosée.

• On pratique un tourisme respectueux et responsable en obéissant aux consignes de la destination hôte, d’autant plus que sa capacité d’accueil est limitée. Sous l’onglet Blog de visitpec.ca, le comté énonce les siennes en français.

• Le parc provincial Sandbanks fait de même.

Carolyne Parent était en partie l’invitée du comté de Prince Edward et de la Region 9 Regional Tourism Organization (Ontario du Sud-Est).



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