Un nouveau bateau pour la traversée vers les îles de la Madeleine

Marie-Julie Gagnon Collaboration spéciale
Le «Madeleine II» quittant Cap-aux-Meules, porte d'entrée de l'archipel
Photo: Marie-Julie Gagnon Le «Madeleine II» quittant Cap-aux-Meules, porte d'entrée de l'archipel

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Depuis le 1er juin, le Madeleine II accueille les passagers qui effectuent la traversée entre Cap-aux-Meules, aux îles de la Madeleine, et Souris, à l’Île-du-Prince-Édouard. Au-delà de son importance pour le tourisme, le bateau qui relie l’archipel au continent joue un rôle crucial pour ses habitants. Visite guidée avec notre collaboratrice qui a testé l’expérience.

En cet après-midi d’août, le soleil plombe sur la terrasse du pub du Madeleine II. Des passagers sirotent tranquillement leur boisson, alors qu’une chanson de Shania Twain nous ramène à l’époque de l’entrée en fonction de son prédécesseur, le Madeleine I, qui a effectué la traverse Cap-aux-Meules—Souris de 1997 à janvier 2021. Le bateau vient à peine de quitter le port de l’Île-du-Prince-Édouard que déjà, une atmosphère de vacances règne sur le pont.

Pour quiconque a déjà fait le voyage, le contraste est frappant. Exit le tapis défraîchi de l’ancien navire : la déco du Madeleine II est résolument moderne. À l’avant du bateau, d’immenses fenêtres permettent aux passagers d’être aux premières loges de la traversée, sur deux étages. Les fauteuils confortables deviennent le point d’ancrage des plus contemplatifs. Un peu plus loin, certains passagers roupillent dans les salles de repos. Sur le pont 8, des chiens se dégourdissent les pattes. Bien protégées des intempéries, une vingtaine de cages sont aussi mises gratuitement à la disposition de leurs maîtres.

Alors que les véhicules, dont un nombre grandissant de fourgonnettes aménagées, sont stationnés sur trois ponts, soit un de plus qu’à bord du Madeleine I, leurs occupants peuvent choisir entre différents espaces, selon leur état d’esprit du moment.

Au total, quatre ponts sont accessibles aux voyageurs. En plus des six salons, le café, le pub et le restaurant permettent de manger une bouchée ou de prendre un verre dans un cadre nettement plus agréable qu’à bord de l’ancien traversier, parti se faire démanteler en Nouvelle-Écosse. Trente cabines avec couchettes et salle de bain privée, dont deux accessibles aux personnes à mobilité réduite, peuvent être louées pour un supplément de 40 $. Plus spacieux, les ascenseurs facilitent aussi le transport des personnes en fauteuil roulant.

Bien que le manque de personnel soit aussi un enjeu sur le traversier (la pénurie de main-d’œuvre dans le secteur touristique aux îles de la Madeleine a fait les nouvelles dans les dernières semaines), l’accueil chaleureux qui est la marque de commerce de la CTMA reste le même. Commissaire de bord, Benoit Leblanc chapeaute tout ce qui touche à l’expérience des passagers. Pour lui, le Madeleine II représente la réalisation d’un rêve. « Ça n’arrive pas souvent dans une carrière d’inaugurer un nouveau bateau », dit-il, des étoiles dans les yeux.

L’un de ses plaisirs est d’observer la réaction des passagers qui montent à bord. Les sourires se dessinent à la découverte de l’intérieur du bateau, une fois et demie plus vaste que l’ancien. « Les gens se sentent en vacances. Il y a un effet de grandeur. […] Sur la terrasse arrière, c’est comme sur un bateau de croisières. »

Dans les coulisses du Madeleine II

Le capitaine Valmont Arsenault m’entraîne au 8e étage, où se trouvent la timonerie et les espaces réservés aux membres de l’équipage, dont les cabines privées. « Dans l’ancien bateau, des cabines de l’équipage étaient sous le pont des véhicules, raconte-t-il, et les salles de bain étaient communes. D’ailleurs, il faut parler à voix basse parce que certains dorment en ce moment… »

Il pousse la porte de la timonerie. À mille lieues de l’animation du pub, c’est d’ici qu’il supervise les opérations dans une atmosphère détendue. « Au centre, il y a les commandes principales et ici, les commandes secondaires », dit-il en montrant les deux côtés de la pièce.

Photo: Marie-Julie Gagnon Le capitaine Valmont Arsenault

Sur le tableau de bord, je peux suivre la trajectoire empruntée par le traversier. Plus complexe à manœuvrer, le Madeleine II ? « Ce n’est pas plus difficile, mais ça prend plus de temps parce que le bateau est plus gros et plus lourd. Son déplacement d’eau est plus grand. » Les quais n’étant pas encore adaptés à la taille du navire, les capitaines et les marins ont développé un système d’amarrage en va-et-vient.

Aucun doute : le capitaine, qui a effectué la dernière traversée de l’ancien Madeleine et fait partie de l’équipage de 30 Madelinots qui ont ramené le nouveau à Cap-aux-Meules depuis les îles Canaries, est dans son élément. « C’est comme si j’avais un gros jouet Tonka ! » lance-t-il en riant.

La manipulation des rampes sur le pont des véhicules s’avère plus aisée qu’avant pour l’équipage. « C’est plus sophistiqué et plus sécuritaire ici, poursuit-il. Il y a un seul bouton à opérer. La séquence fait tout. Avant, c’était à la vue. »

Plus qu’un simple traversier

Nouveau directeur général de la Chambre de commerce des îles de la Madeleine, Antonin Valiquette souligne l’importance du traversier dans toutes les sphères de la vie des Madelinots. « On parle beaucoup de l’expérience touristique des îles de la Madeleine, mais il ne faut pas oublier que le voyage fait partie de l’expérience », dit-il.

C’est aussi grâce au traversier que les marchandises sont importées et que les produits de la mer peuvent être exportés. « Il faut voir le traversier pas seulement comme un outil, mais comme un organe vital, non seulement pour la vie économique des îles de la Madeleine, mais pour tous les volets. […] Tout ce qui est pêché ici s’en va hors des îles de la Madeleine. » C’est d’ailleurs ce désir de mieux contrôler l’entrée et la sortie des marchandises qui a amené les Madelinots à créer la Coopérative de transport maritime et aérien (CTMA) en 1944.

Photo: CTMA La taille du traversier fait craindre l’invasion des touristes à bien des Madelinots, qui sont nombreux à chercher à les fuir pendant l’été.

Né aux îles de la Madeleine, Gil Thériault est revenu s’installer dans l’archipel il y a douze ans, après plusieurs années entre la métropole et le reste de la planète. Tantôt journaliste, photographe et auteur, il est aujourd’hui directeur de l’Association des chasseurs de phoques intra-Québec et président-fondateur de Livelihood International, qui défend les intérêts des insulaires. Quand sa femme, d’origine turque, s’est étonnée de l’engouement pour le nouveau traversier, ce grand voyageur a senti le besoin de pousser sa réflexion et en a tiré une chronique pour le journal local Le Radar. « La personne qui n’est jamais venue aux Îles et qui embarque sur une espèce de vieux rafiot qui sent l’huile se demande où elle s’en va, observe-t-il. Au contraire, si elle embarque sur un bateau construit récemment, bien vitré et avec une bonne odeur, elle se dit qu’elle s’en va dans un endroit avec une certaine aura. Je pense que le bateau n’est pas qu’un bateau, c’est un ambassadeur. »

Bien sûr, la taille du Madeleine II fait craindre l’invasion des touristes à bien des Madelinots, qui sont nombreux à chercher à les fuir pendant l’été. Pour éviter les engorgements, le nouveau traversier effectue chaque semaine 7 voyages aller-retour de jour et 2 de nuit, contre 13 au total pour son prédécesseur. Bien que la capacité du bateau soit de 1500 passagers, au plus fort de la saison, un maximum de 800 voyagera simultanément, selon Benoit Leblanc. La CTMA souhaite transporter environ le même nombre de passagers qu’en 2019.

Malgré les inquiétudes, l’arrivée du Madeleine II en pleine pandémie, le 23 mars 2021, a suscité une grande vague d’enthousiasme auprès des Madelinots. Jusqu’à 3000 personnes ont suivi son entrée au port en direct sur la page Facebook de CTMA. Le sentiment de fierté est palpable. « Le bateau fait partie de notre vie aux Îles, souligne Benoit Leblanc, qui se souvient encore de ses premières traversées, enfant. On sait quand le bateau est à l’heure et quand il est en retard. Quand il est en retard, on veut savoir pourquoi. C’est normal : c’est notre point d’entrée et de sortie. Les gens se l’approprient : c’est notre bateau. »

Quelques nouveautés à surveiller aux îles de la Madeleine

Cœur d’herboriste : à Cap-aux-Meules, ce café-boutique ouvert toute l’année compte un comptoir santé avec de délicieux smoothies, en plus de vendre tisanes et huiles essentielles.

Chez Renard : ouvert en juin 2021, le café-buvette a rapidement séduit les amateurs de cafés et attiré les foules en soirée. Y obtenir une réservation pour souper relève de l’exploit, mais on peut y boire un café au lait tranquillement dès 8 h. Et les cannelés sont divins !

Chez Eva : sur le site de la Côte, à L’Étang-du-Nord, ce bistro propose des saveurs des Îles, des bières locales, des cocktails maison et une carte des vins d’importation privée.

La Shed surf-bar : voilà l’endroit où siroter un cocktail en assistant à un récital de poésie ou un rap battle à deux pas de la plage de l’Anse-aux-Baleiniers.

La Gabarre : café-bar qui se trouve dans l’ancienne boutique Émerance (déménagée chemin du Quai), sur la Grave.

Quelques classiques à (re)découvrir aux Îles

• Les plages : de la dune de l’Ouest à Pointe-aux-Loups, en passant par la Grande Échourie, les 300 kilomètres de plage restent l’un des plus grands atouts des îles.

• La Grave : sur l’île du Havre Aubert, ce lieu historique incontournable est réputé pour ses artisans, ses cafés et sa vie culturelle. Pour rapporter un souvenir unique, les ateliers du Limaçon proposent d’apprendre à tailler une pierre ramassée sur la plage, qui sera ensuite sertie sur un pendentif.

• Le sentier Vents et marée : élaboré par des passionnées de randonnée ayant foulé les chemins de Compostelle, ce sentier compte 13 étapes de 10 à 28 km.

• Les sports nautiques : Aerosport propose notamment des cours de kitesurf et de « wing », hybride entre le kitesurf et la planche à voile, qui se pratiquent autant sur l’eau que sur un lac gelé.

Superstitieux, les marins ?

En visitant la timonerie, un détail attire l’attention : une gousse d’ail accrochée au-dessus du tableau de bord. C’est un vestige de la vie précédente du bateau, alors appelé Villa de Teror, propriété de la compagnie Trasmeditaterránea. « Les Espagnols sont superstitieux, explique le capitaine Arsenault. L’ail, c’est pour la chance. » L’équipage québécois a aussi laissé en place une statue de la Vierge, installée à l’arrière de la timonerie.

Une partie des frais de ce voyage ont été payés par la CTMA et Tourisme îles de la Madeleine. 



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