Île sauvage et envoûtante

Nathalie Schneider
Collaboration spéciale
Le secteur de la chute à Boulay sur l'île d'Antiscoti
Photo: Nathalie Schneider Le secteur de la chute à Boulay sur l'île d'Antiscoti

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

C’est peu dire qu’Anticosti a la cote par les temps qui courent. Sa position géographique, à elle seule, est une invitation lancée aux voyageurs en quête de destinations « exotiques » au Québec.

Aussi grande que la Corse, l’île d’Anticosti est calée entre la Côte-Nord et la péninsule gaspésienne et baigne dans l’immensité du golfe du Saint-Laurent au sud du détroit de Jacques-Cartier. Et les visiteurs affluent, particulièrement cette année, séduits par l’offre de cette nouvelle auberge gérée par la Sépaq à Port-Menier, avec ses 18 chambres tout confort, vue sur le fleuve comprise. Rien à redire sur la prestation de l’auberge ni sur les saveurs maritimes dont sont composés ses menus gastronomiques. Le forfait estival de cinq nuits offert par l’établissement du 21 juin au 29 août est surtout l’occasion, pour les visiteurs, de se frotter à son ambiance insulaire et aux histoires qui parsèment son littoral et hantent ses forêts profondes.

L’époque des privatisations

Celle du baron Menier, l’héritier fantasque de la célèbre chocolaterie française, a un peu occulté toutes les autres histoires de l’île. Certes, Henri Menier a tout du personnage de roman : pendant qu’il mène l’entreprise familiale jusqu’au tournant du XXe siècle à coups de campagnes publicitaires visionnaires, il s’adonne à sa passion dévorante pour la chasse et la pêche. D’Anticosti, il fait un paradis animalier, en l’achetant en 1895 pour traquer le gibier qu’il importe massivement d’Europe. Il y fait ériger « le château », une grandiose demeure dont il ne reste aujourd’hui qu’une tourelle décrépie et les quelques photos sépia qui ont survécu à l’incendie provoqué en 1953 par son propriétaire suivant, la « Console », comme on dit ici (la papetière Consolidated Pulp and Paper, qui deviendra plus tard Consolidated Bathurst jusqu’en 1974). Jusqu’à sa mort, en 1913, Menier invite sur son île tout ce que son entourage compte de notables et impose aux habitants qui veulent rester sur l’île privée un mode de vie qui s’apparente à une servitude volontaire, avec une règle absolue : l’interdiction d’y chasser eux-mêmes.

Photo: Nathalie Schneider Une étonnante diversité végétale parsème les sentiers.

Territoire de villégiature

Certes, chaque rivage, chaque fantaisie du paysage a des histoires à raconter, et celles-ci remontent bien avant l’ère Menier. À commencer par celles du peuple innu, qui arpente le territoire ancestral Notiskuan (« où l’on chasse l’ours ») depuis des millénaires. Celles, plus tardives, de personnages qui ont marqué l’imaginaire insulaire, comme le « sorcier Gamache », navigateur du XVIIIe siècle, dont la réputation de croquemitaine perdure toujours dans les récits populaires. Celles aussi des quelque 500 naufrages recensés le long de ses côtes hasardeuses. Après son statut d’île privée au bénéfice de la « Console », Anticosti retrouve, dans le domaine public, son statut de territoire de villégiature, de chasse et de pêche. Ils viennent en grand nombre, notamment depuis Terre-Neuve, s’installer sur ses 8000 km2 de nature à l’état sauvage, traversés par 27 rivières à saumon, pour y pêcher et exporter le homard. Au plus fort de sa densité, en 1921, l’île compte environ 800 résidents permanents, dont l’Écomusée de Port-Menier retrace la petite et la grande histoire par la voix de l’ineffable Sonia Michaud, employée de la municipalité. Sa vocation de terrain de jeux en plein air a bien été menacée par plusieurs projets d’exploitation des ressources — pétroliers surtout — dénoncés par plusieurs groupes contestataires, dont la communauté innue d’Ekuanitshit, à Mingan. Un épisode de l’histoire aurait même pu faire de l’île un avant-poste stratégique du régime allemand en 1937, n’eût été le refus catégorique du gouvernement canadien d’y donner suite.

Aujourd’hui, on vient de partout pour y chasser quelque 6000 chevreuils chaque année (l’île en comptait 38 000 en 2018) ou les observer de près (peu farouches, les 60 cervidés de Port-Menier se laissent approcher aisément). On descend ses rivières en canot (dont la limpide rivière Jupiter, dans la pourvoirie de Sépaq Anticosti), on marche dans le lit de la rivière Vauréal, alimentée par la chute vertigineuse du même nom (90 mètres de haut), qu’on observe d’en bas, mais aussi depuis un belvédère pour donner de la hauteur au regard. Le sentier du Canyon-de-la-Vauréal permet d’en saisir la spectaculaire démesure. Ici, la nature joue en grand dans les reliefs et les proportions.

 
Photo: Nathalie Schneider Le sentier du Canyon-de-la-Vauréal permet d’en saisir la spectaculaire démesure.

On se familiarise aussi avec l’étonnante diversité végétale qui parsème ses sentiers, comme celui des Télégraphes, au-dessus de la baie de la Tour (l’île a été connectée au réseau du télégraphe dès 1880). Enfin, on explore ses kilomètres de plages rocailleuses à la recherche de fossiles, qui y abondent, comme dans le secteur Chicotte, héritages exceptionnels qui témoignent de plus de 400 millions d’années.

Vers une vocation patrimoniale ?

Peu surprenant que le gouvernement ait choisi d’y créer, en 2020, une Réserve de biodiversité protégée, un statut préalable à son inscription sur la liste indicative des sites du patrimoine mondial de l’UNESCO. Dix critères géologiques et paléontologiques recensent la « valeur universelle exceptionnelle » du littoral insulaire, menacé d’érosion, ainsi que du corridor des rivières Vauréal et Jupiter. Les strates qu’on y voit à l’œil nu retracent ni plus ni moins que l’histoire géologique de la Terre, notamment dans la baie de la Tour et à l’anse aux Fraises. « C’est le meilleur laboratoire naturel du monde pour l’étude des fossiles », résume André Durocher, membre du comité de pilotage en soutien à la candidature d’Anticosti au titre de patrimoine mondial. Ce projet est porté par une large communauté de scientifiques dans le monde. Et par le coloré maire de Port-Menier, John Pineault, qui voit dans le développement touristique de l’île un modèle à suivre, « avec une gouvernance paritaire qui engage le gouvernement du Québec, la MRC ainsi que la municipalité », dit-il, inspirée par le Forum du futur de l’île Anticosti qui s’est tenu en 2017. La municipalité planche en ce moment sur un projet de longue randonnée de 475 kilomètres qui fera le tour de l’île, dont le premier tronçon devrait être inauguré en 2022. « On travaille avec le ministère des Transports, explique John Pineault, avec le Ravitailleur et avec le Bella Desgagné. Parce que si on veut développer le tourisme, il faut penser au transport, qui n’est pas accessible à tous. » Attirer les curieux en quête de quiétude… Et si c’était ça, la nouvelle vocation d’Anticosti ?

Homards et… huîtres

Le forfait offert à l’auberge Port-Menier par la Sépaq comprend le vol à partir de Mont-Joli ainsi que les repas, et inclut l’accès aux équipements nautiques et aux vélos électriques. Tarif : 1495 $ pour une chambre en occupation double. À noter que l’auberge affiche complet pour l’été 2021 et l’été 2022 (la réservation pour l’été 2023 débute au printemps 2022). Cependant, d’autres hébergements sont offerts à l’auberge rénovée McDonald. On peut aussi louer un chalet ou faire du camping, entre autres dans le parc national, où on peut opter pour un emplacement dans les secteurs Wilcox, Baie-de-la-Tour ou Chicotte.



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