Je marche, donc je suis

Nathalie Schneider Collaboration spéciale
Le parc régional des Sept-Chutes
Photo: Jimmy Vigneux Le parc régional des Sept-Chutes

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

La grande boucle Zen’Nature, dans Lanaudière, est une longue randonnée de quatre jours aux accents de pèlerinage. Récit.

Un pèlerinage est une opération de délestage. Au sens propre comme au sens figuré. Avant de l’entreprendre, on doit procéder à un tri draconien de l’essentiel et du superflu. Une bonne paire de bottes, deux bâtons de pèlerin et un sac à dos pour porter sur soi l’indispensable : de quoi manger et boire, un vêtement pour la pluie, et le nécessaire pour les premiers soins et pour se protéger contre le soleil.

Avec les tout premiers pas vient aussi l’archivage des pensées parasites. Là encore, on s’en tient au strict minimum : 5 ou 6 heures de marche par jour, des balises qu’on traque comme une ligne de vie, des odeurs de sous-bois qui nous montent directement au cerveau, des vues qui renversent. Être dans ce qu’on fait : c’est la clé pour faire d’une marche de quatre jours un peu plus qu’une longue randonnée.

On plante le décor

Saint-Zénon, 1217 âmes, au cœur de la MRC de Matawinie. Sur la carte, la grande boucle Zen’Nature est un parcours circulaire de 65,5 km qui relie deux pourvoiries (Saint-Zénon et Trudeau), deux zones d’exploitation contrôlée (des Nymphes et Lavigne), un parc régional (des Sept-Chutes) et un tronçon du Sentier national. Le tout strié de lacs et de cours d’eau. De la grande nature partout. J’ai de la chance, la météo est avec moi : pasde pluie à l’horizon et une chaleur supportable. Sur le sentier forestier qui part de la municipalité, une nuée d’insectes inoffensifs escortent ma marche solitaire : criquets bondissants, papillons voletants et libellules vrombissantes. Tout ce petit monde compose la trame sonore de ma progression. Rien à déplorer, si ce n’est ce « bon jack », une mouche à chevreuil de belle taille placée en orbite au-dessus de mon couvre-chef depuis le kilomètre 3. Le DEET ne fait pas partie de l’expérience.

Seule au monde

Le territoire de la pourvoirie Saint-Zénon est encore marqué par les coupes de 2013. D’ailleurs, de gros projets forestiers prévus dans le secteur mobilisent fortement une partie de la communauté locale. Ici, la forêt renaît peu à peu autour du spectaculaire lac Mastigouche, d’où la rivière éponyme serpente jusqu’au lac Maskinongé.

À mesure que je pénètre en forêt, je vois les sphaignes courir entre les conifères. Je prends toute la mesure du principe sacro-saint de ce « petit pèlerinage de Lanaudière » : un seul départ par jour, que ce soit en solo ou en groupe d’amis. La garantie de s’y sentir seul, donc. Une sorte de distanciation sociale version nature.

Après une bonne ascension en montagne, je parviens au refuge du Vagabond, une cabane en bois rond dominant la vallée de la Mastigouche, qui ondule jusqu’à Saint-Gabriel-de-Brandon. J’en profite pour dérober quelques bleuets dont la faible taille n’enlève rien à la saveur explosive.

La fin comme un début

Chaque jour apporte son lot de surprises dans une étonnante déclinaison de milieux naturels : forêts d’érables ou de bouleaux jaunes, cap de roche en pente raide, toundra sommitale, comme sur la montagne Chauve, d’où le regard embrasse la chaîne des Laurentides et la surface bleutée du lac Bouchette. C’est là que je fais ma pause dîner, tout près de l’inukshuk que des randonneurs ont érigé sur le socle rocheux attiédi par le soleil de midi. Je savoure le repas que j’ai enfoui dans mon sac avant de partir, qui se résume à quelques tomates, du fromage, des fruits et une généreuse rasade d’eau citronnée. Je mords dans ces victuailles avec une voracité aiguisée par des heures de marche. Ça a le goût simple et pur de l’été. Encore l’essentiel.

J’ai du mal à m’extirper de cette retraite paisible et verticale sans aspérités ni contraintes. Mais je sais que le retour vers mon hébergement exigera deux bonnes heures de descente abrupte ; mes bâtons de randonnée m’offrent l’appui nécessaire pour garder l’équilibre aux passages à gué et sur les souches glissantes.

Dernier jour du circuit ; passé le lac Marcellin, j’arrive au point précis de la ligne de partage des eaux qui bordent le sentier : les unes s’écoulent vers le sud jusqu’à la rivièreL’Assomption, les autres poursuivent leur route vers le nord, direction la rivière Saint-Maurice. Cette croisée des chemins fluviale fait écho à ce que tout bon pèlerin s’efforce de trouver sur sa route : la révélation d’une direction à prendre. En pénétrant dans la « forêt enchantée » de la Coulée des Nymphes, je traîne des pieds, moins par fatigue que pour l’envie de faire durer le moment. Un tapis de mousse vert tendre et d’aiguilles d’épinette amortit chacun des pas qui me ramènent à mon point de départ. Boucler la boucle, sans pour autant revenir à l’identique, c’est l’astuce.

Infos pratiques

On peut faire la grande boucle Zen’Nature en totalité ou en partie, selon son expérience en randonnée pédestre et les conditions météo. D’ordinaire, l’hébergement se fait en refuge ou en camping le long du circuit ; cette année, en raison de la situation sanitaire, un service de transport ramène les randonneurs chaque jour à la pourvoirie Trudeau pour y passer la nuit. Il faut compter 100 $ par jour pour le service de transport et pour les trois repas. Des frais supplémentaires sont à prévoir pour l’hébergement (variables selon le type).