Sur les traces de Kerouac à Lowell

Jack Kerouac, par Tom Palumbo, vers 1956
Photo: Wikipedia Jack Kerouac, par Tom Palumbo, vers 1956

Jack Kerouac est mort il y a 50 ans, le 21 octobre 1969. Il n’avait que 47 ans. Il a vécu les derniers mois de sa vie dans un modeste bungalow de St. Petersburg, en Floride, en compagnie de sa mère Gabrielle-Ange, qu’il appelait affectueusement « mémère », avec qui il aura conversé toute sa vie en français. Ruiné, méprisé par les critiques, boudé depuis quelques années par les lecteurs, il n’était plus l’ombre de lui-même, plombé par des années d’alcoolisme et de fuite en avant.

Pape de la Beat Generation, l’écrivain sera à jamais associé à l’un des romans les plus importants du XXe siècle, On the Road (Sur la route), qui aura profondément marqué son époque et inspiré des générations d’artistes. Publié en 1957, ce livre poussera des milliers de jeunes Américains à prendre d’assaut les routes du pays, les pouces bien levés, pour y multiplier les expériences et s’emplir les yeux de nouveaux paysages.

Cet anniversaire est l’occasion rêvée d’explorer un côté beaucoup moins connu de Kerouac, à peine mentionné dans la plupart des biographies américaines du beatnik : ses origines québécoises et l’importance qu’elles ont eue dans son cheminement et son écriture. Pour ce faire, rien de mieux que d’effectuer un road trip jusqu’à Lowell, Massachusetts, petite ville d’un peu plus de 100 000 habitants, où est né le grand écrivain américain.

L’endroit n’a que très peu changé au fil des années, si bien qu’il est possible d’accomplir un agréable pèlerinage tout en imaginant ce à quoi cette ancienne capitale industrielle pouvait ressembler du vivant de celui que ses parents surnommaient Ti-Jean, à l’époque où elle hébergeait l’une des plus importantes communautés canadiennes-françaises de la Nouvelle-Angleterre et où le français y était largement parlé et célébré.

Photo: Gabriel Anctil Le centre-ville de Lowell, qui a peu changé...

Aux sources de l’univers littéraire

Vous pourriez démarrer votre visite là où tout a commencé : au 9, Lupine Road, devant la maison brun et beige où est né Jean-Louis Kerouac, le 12 mars 1922. Nommé ainsi par ses parents en l’honneur du premier ancêtre breton arrivé en Amérique, il est le cadet de la famille. Son frère Gérard, appelé tendrement Ti-Loup, a cinq ans de plus que lui, alors que sa sœur Caroline, Ti-Nin pour les intimes, est de deux ans son aînée.

Les parents de Ti-Jean sont originaires de la région du Bas-Saint-Laurent. Son père, Léon-Alcide (Léo) Kerouac, est né en 1889 à Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup, tandis que sa mère, Gabrielle-Ange Lévesque, est née à Saint-Pacôme en 1894. Ils quittent très jeunes leur région natale (quatre ans pour Gabrielle-Ange et moins d’un an pour Léo) pour se retrouver à Nashua, au New Hampshire. C’est là qu’ils se rencontrent et se marient, le 25 octobre 1915. Ils déménageront rapidement à Lowell, où Léo travaille comme imprimeur pour le journal franco-américain L’Étoile.

Kerouac grandit ainsi dans un quotidien articulé autour de la religion catholique et de la langue française, qu’il parle à la maison et avec ses amis. À l’époque, près du quart de la population de la ville est d’origine canadienne-française. Elle est concentrée dans les quartiers de Centralville, de Pawtucketville et du Petit Canada, le long de la rivière Merrimack. Les nombreuses usines de textile de Lowell attirent en grand nombre les Canadiens français qui fuient une vie de misère et un manque de terres fertiles au Québec.

Au total, entre 1840 et 1930, ils sont près de un million, soit le tiers de la population totale de la province, à venir s’engouffrer dans les villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre. Ils y reproduisent une vie sociale calquée sur celle de leur pays d’origine. La communauté francophone de Lowell possède ainsi des journaux, des écoles, des églises, des restaurants, des commerces et même des clubs sociaux, qui gardent la culture canadienne-française bien vivante. Il est alors possible, à l’époque de la naissance de Jack, de passer une vie entière à Lowell en ne s’exprimant qu’en français.

Les décors de ses romans

Ti-Jean entre à l’école primaire Saint-Louis-de-France à l’âge de six ans. C’est dans cet établissement qu’il apprend la langue anglaise, qu’il parle peu auparavant. L’école de briques rouges existe toujours, de même que l’église du même nom, que la famille Kerouac fréquente avec assiduité pendant des années, malgré les nombreux déménagements qui rythment la jeunesse de Jack.

 
Photo: Jean-Philippe Pleau L’école Saint-Louis-de-France, où a étudié Jack pendant son primaire, située au 77 rue Boisvert, toujours à Lowell.

Située à deux coins de rues de l’école, au 34, rue Beaulieu, se trouve une autre maison où a habité la famille Kerouac. C’est au deuxième étage de celle-ci que meurt dramatiquement, à l’âge de 9 ans, Gérard, le frère adoré de Jack, atteint de rhumatisme articulaire aigu. Ti-Jean n’a alors que 4 ans et sera hanté pour le restant de sa vie par cette tragique disparition. Visions de Gérard, tendre roman publié en 1963, raconte les derniers mois de la vie de son frère, considéré par les religieuses de Lowell comme un véritable saint. Livre préféré de Kerouac, il plonge comme aucun autre dans le quotidien des Canadiens français de Lowell et décrit avec vivacité et humour une enfance bercée par les odeurs de tourtières, de ragoûts de boulettes, de sirop d’érable, remplie de crucifix, de prières, d’images saintes, et parsemée de veillées et de fêtes religieuses.

Docteur Sax est l’autre roman essentiel à lire avant de venir à Lowell. Il est composé de longues phrases qui décrivent les hallucinations, les rêves, les angoisses, les ambiances inquiétantes du monde imaginaire du jeune Kerouac, qu’on voit vieillir dans le livre de 8 à 14 ans.

De nombreux lieux décrits dans ce roman peuvent encore être visités aujourd’hui : les chutes de Pawtucket, le chemin de croix et la grotte de la Sainte Vierge des Sœurs grises, de même que les nombreuses usines de briques rouges qui longent la rivière Merrimack.

Littérature, football et repos éternel

Adolescent, Jack découvre la lecture et fréquente assidûment la bibliothèque municipale de Lowell, où il dévore les grands auteurs américains et français. Il y lit en version originale des livres de Proust, Balzac, Rimbaud, Verlaine, Genet, Cendrars, Sartre, Camus et Céline, son écrivain favori.

Joueur de football vedette au Lowell High School, il obtient une bourse sportive de la prestigieuse Université Columbia de New York. C’est ainsi qu’en 1939, à l’âge de 17 ans, il quitte Lowell pour découvrir New York, où il deviendra un véritable écrivain. Fini les Petits Canadas et les amis francophones. Le choc sera à la fois brutal et stimulant. Mais jamais il n’oubliera sa ville natale, qui occupe une grande place dans son œuvre et où il revient vivre à partir de 1967. Il fréquente alors beaucoup les bars de la ville et le club Passe-Temps, où il boit en compagnie de ses amis francophones.

 
Photo: Jean-Philippe Pleau La tombe de Jack Kerouac, à Lowell

Il vous faudra bien sûr terminer votre pèlerinage à la tombe de Jack, située au Edson Cemetery. Visitée chaque année par des milliers d’amoureux de son œuvre venus du monde entier, il n’est pas rare d’y retrouver des fleurs, des chandelles, des bouteilles d’alcool, des joints de cannabis et même de petits drapeaux du Québec, laissés là par de lointains cousins qui n’oublieront jamais cet écrivain de génie qui immortalisa sur papier cette époque aujourd’hui révolue, où des centaines de milliers de personnes vivaient, sacraient et rêvaient en français dans le Québec d’en bas.

 

Liste de lieux kerouackiens à visiter à Lowell

  • Maison où est décédé son frère Gérard, 34 Beaulieu Street
  • École Saint-Louis-de-France, 77 Boisvert Street
  • Église Saint-Louis-de-France, 241 West 6th Street
  • Lowell High School, 50 Father Morissette Boulevard
  • Chemin de croix et grotte de la Sainte Vierge des Soeurs grises, au coin des rues Pawtucket et School
  • Pollard Memorial Library, 401 Merrimack Street
  • Club Passe-Temps, 371 Moody Street
  • Salon funéraire Archambault, où a été exposée la dépouille de Kerouac, 311 Pawtucket Street
  • Église Saint-Jean-Baptiste, où ont eu lieu les funérailles de Kerouac, 741 Merrimack Street
  • Tombe de Jack Kerouac, Edson Cemetery
  •  Jack Kerouac Park, où a été érigé en 1988 un monument à sa mémoire, 75 Bridge Street