La Gaspésie, hier et aujourd’hui

Le rocher Percé, l’icône de la Gaspésie, hier comme aujourd’hui
Photo: Carolyne Parent Le rocher Percé, l’icône de la Gaspésie, hier comme aujourd’hui

Les États-Unis ont leur mythique route 66. Le Canada a sa Transcanadienne a mari usque ad mare. La Gaspésie, elle, a son « boulevard Perron ». Voyageons dans le temps sur cette route où on a vécu nos premiers road trips.


Enfant, le frère d’un grand ami avait trépigné d’impatience à l’idée de partir en « Gaspays » avec son père. Petite, l’amie Carole, qui s’était aventurée sous l’arche du rocher Percé, avait dû prendre ses jambes à son cou quand la marée s’était mise à monter. J’imagine que nous avons tous de précieux souvenirs de notre tour sur la « fin des terres » des Micmacs. Un tour qu’a rendu possible le parachèvement de la route 132 ceinturant la péninsule, il y a 90 ans cette année. Cette boucle de 885 kilomètres, à partir de Sainte-Flavie est aussi appelée « boulevard Perron » en l’honneur du ministre de la Voirie de l’époque, Joseph-Léonide Perron.

 

Pour Alexander Reford, historien et directeur des Jardins de Métis, à Grand-Métis, cette route est le résultat d’une conception d’ingénierie avant-gardiste pour les années 1920. « On l’a pensée pour le plaisir du conducteur avec des aménagements tenant compte de la qualité esthétique de l’environnement, dit-il. C’était visionnaire pour l’époque, et ç’a fait en sorte qu’elle devienne en elle-même un attrait touristique. » De fait, le ruban d’asphalte épouse la côte, se faufile au cœur de villages bucoliques, frôle des falaises, est jalonné de haltes avec vue et suscite un beau radotage de « oh ! » et de « ah ! ».

Autre temps, autres intérêts touristiques

Vitale pour les Gaspésiens qu’elle a tirés de leur isolement, cette portion de la 132 a favorisé une ouverture sur le monde et contribué à créer une nouvelle économie. « Le Devoir a été livré pour la première fois en Gaspésie grâce à elle, puis on s’est mis à vendre de l’artisanat aux touristes au bord de cette route », souligne M. Reford.

 
Photo: Hedley V. Henderson, Musée de la Gaspésie Le tour de la Gaspésie, naguère…

À en juger par les publicités du temps, on s’est également mis à vendre aux touristes américains une Gaspésie rose bonbon. Selon l’arrière-petit-fils d’Elsie Reford, la créatrice des Jardins de Métis, on vantait la région avec des publicités romantiques, presque caricaturales, représentant un bon vieux temps qui gommait toute trace de pauvreté. Aussi, curieusement, dans les années 1930, 1940 et 1950, on n’avait cure des baleines. On roulait lentement et on contemplait le panorama, explique l’historien. On n’était pas encore intéressé par l’action et la recherche d’expériences qui procurent des poussées d’adrénaline.

Étonnamment, ce panorama semble être demeuré intact même si l’offre d’activités est en phase avec la demande actuelle des touristes : kayak de mer et planche à pagaie nocturne avec Cap Aventure au parc national Forillon ; tyrolienne et impressionnante plateforme d’observation en verre au Géoparc mondial UNESCO, à Percé. Quant aux motels, aux « cabines » et autres cantines, ils constituent un décor joliment vintage.

 
Photo: Chris Lund, Bibliothèque et Archives Canada «Vous prendrez bien une miche de pain?» La mise en scène au service de l’industrie touristique ne date pas d’Instagram!

À Carleton-sur-Mer, Marc Barriault, copropriétaire du gîte La mer, la montagne, constate pour sa part un changement de comportement de la part des visiteurs. « Avant, on faisait le tour sans s’arrêter trop longtemps, dit-il. Aujourd’hui, on s’arrête deux, trois jours ici, deux, trois jours là… On dirait que la Gaspésie est redevenue à la mode ! » On le dirait bien en effet : elle a vu défiler 784 000 touristes l’an dernier, comparativement à 649 000 en 2015.

L’envers du décor

À ses visiteurs, la Gaspésie d’aujourd’hui propose la beauté de panoramas doublée d’une bonne dose de culture. Ainsi, le paysage marin d’hier n’est peut-être plus ce qu’il était — moins de poissons signifie moins de petits bateaux sur les flots —, mais l’histoire de la pêche morutière est particulièrement vivante !

« Avec le régime anglais, des infrastructures, comme le magasin général et le centre de transformation du poisson, se sont développées autour de la pêche, et c’est ce qui a permis aux gens de rester en Gaspésie », explique le guide de la SEPAQ Ludovic Landry-Ducharme, au parc national de L’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé.

Préservées et valorisées, plusieurs de ces infrastructures racontent le quotidien des pêcheurs de jadis, celui des gérants des ports, les subtilités du commerce de la morue (celle de qualité inférieure, brûlée par le sel, était expédiée dans les Antilles pour nourrir les esclaves des colonies), ou encore les injustices dont pouvaient être victimes les pêcheurs face à un propriétaire de magasin en situation de monopole. À Grande-Grave, au parc Forillon, à Percé, fief de l’ancienne compagnie de pêche Charles Robin, et à l’île Bonaventure, où habitaient les gérants de la compagnie Le Boutillier, c’est tout un patrimoine qui nous est conté.

À New Carlisle, on a droit à une page importante de notre histoire sur fond de mer : l’Espace René-Lévesque. À défaut d’avoir pu mettre la main sur la maison où a grandi «Ti-Poil», la fondation à l’origine de l’Espace a créé ce musée, également jardin. Au fil d’un parcours (oserons-nous… étapiste), huit moments clés de la vie du fondateur du Parti québécois sont mis en relief grâce à des extraits sonores et à des photos. Ça donne quelque chose comme un grand lieu commémoratif.

En Gaspésie, on en apprend aussi de belles en pleine nature. Au début du mois, lors de mon passage à l’Auberge de montagne des Chic-Chocs, des guides en verve nous emmenaient deux fois par jour observer la flore et pister des animaux sur les sentiers, dont l’orignal. Haut perché dans la réserve faunique de Matane, ce chalet-boutique avec vue sur le mont Coleman, entre autres sommets, est une belle réussite de la SEPAQ.

Enfin, prenez les fameux Jardins de Métis, où le Festival international de jardins, qui se déroule jusqu’au 6 octobre, donne un espace de création aux architectes paysagistes. À la villa Estevan, une exposition permanente est de plus consacrée à Elsie Reford, cette grande bourgeoise montréalaise qui considérait qu’elle avait mieux à faire que broder, l’après-midi. Quoi donc ? Cofonder, en 1907, le Cercle canadien des femmes pour combattre l’ignorance. Oh, et faire aussi le tour de la Gaspésie. À cheval.

Carolyne Parent était l’invitée de Tourisme Gaspésie.

  

Le goût de la Gaspésie

En cours de route, on déguste… des guédilles de homard à la cantine de Sainte-Flavie ; des boules de morue (fraîche et salée, mélangée à de la pomme de terre) au Café de l’Anse, à L’Anse-au-Griffon ; du flétan, un délice de La Maison du Pêcheur de Percé (avec sa nouvelle verrière donnant vue sur la mer, ce lieu associé à la naissance du Front de libération du Québec vieillit en beauté) ; la soupe du pêcheur (la pêche aux pétoncles, aux crevettes et au homard a été bonne !) du restaurant Les Margaulx, sur l’île Bonaventure ; le gin Les Herbes folles (parmi celles-ci, l’épilobe, qui tachette le paysage de pourpre l’été), concocté par la Société secrète dans une ex-église anglicane du XIXe siècle, à Cap-d’Espoir ; et la bavette de bison, les rillettes de lapin, le poisson fumé, bref tous les délices que le chef Alain Laflamme met au menu de l’Auberge de montagne des Chic-Chocs.

À consulter

Le tour de la Gaspésie : une histoire épique racontée par Alexander Reford sur le site du Musée virtuel du Canada, un projet du Musée canadien de l’histoire.

Renseignements : tourisme-gaspesie.com ; jardinsdemetis.com ; capaventure.net ; pc.gc.ca (parc Forillon) ; sepaq.com (l’Auberge rouvre le 27 décembre) ; espacerenelevesque.com (ouvert jusqu’à l’Action de grâce).