Amorgos, l’île «Grand bleu»

Cassé en deux depuis le tournage du film, l’«Olympia» s’est abîmé en février 1980, un jour de grand vent. Depuis qu’il s’est encastré dans l’île, l’ancien nom de ce navire est réapparu sur la rouille: manifestement, l’«Inland» avait un nom prédestiné.
Photo: Gary Lawrence Cassé en deux depuis le tournage du film, l’«Olympia» s’est abîmé en février 1980, un jour de grand vent. Depuis qu’il s’est encastré dans l’île, l’ancien nom de ce navire est réapparu sur la rouille: manifestement, l’«Inland» avait un nom prédestiné.

Nombreuses sont les îles des Cyclades qui méritent le détour, mais Amorgos, où fut en partie tourné Le grand bleu, porte en elle plusieurs promesses : l’ubiquité de la mer, une lumière irréelle qui magnifie toute chose, mais aussi les souvenirs d’un film qui a marqué une génération de cinéphiles. Moteur.

« Alors, elle est à qui ? » lance par bravade Enzo le costaud à Jacques le malingre, en exhibant la pièce de monnaie qu’il vient de repêcher devant le quai du village, au début du film Le grand bleu.

Durant les quatre jours que j’ai passés à Amorgos, l’île la plus orientale des Cyclades, j’ai cherché ce petit quai pittoresque, flanqué de maisonnettes éclatantes de blancheur, devant lesquelles un pope barbu prend la mesure du soleil. Car c’est dans cette ravissante île que furent tournées la plupart des scènes grecques de ce qui deviendrait un film culte de Luc Besson, en 1988.

En revanche, j’ai repéré tous les autres lieux de tournage, éparpillés le long des 30 km de cette île en forme d’hippocampe. Une île qui n’a « pas beaucoup changé en 30 ans », notait l’an dernier Jean-Marc Barr, qui y est revenu pour le 30e anniversaire de la sortie du film qui l’a porté aux nues. Une île qui est aussi parcourue, encore aujourd’hui, par bien des adeptes du septième art.

Un vertigineux monastère

Juché au beau milieu d’une immense falaise à la spectaculaire verticalité, accroché comme une grappe blanche à 300 mètres de la mer Égée, le monastère de la Hozoviotissa (ou Khozoviotissa) fait littéralement corps avec la paroi sur laquelle il semble agrippé. Fondé en 1088, il se révèle brièvement dans les premières minutes du film, au terme d’un long travelling en noir et blanc sur l’étale de la mer.

Photo: Gary Lawrence Le monastère de la Hozoviotissa

Y grimper ne demande ni courage ni cordages, mais la capacité d’enfiler 360 marches sous le lourd pilon solaire. À l’intérieur, tout est riquiqui, oblong et suit la forme de la falaise, y compris l’escalier tordu et la ravissante chapelle qui épouse le roc, où se bousculent les icônes sous les vieilles poutres tordues. À la fin de la courte visite, on est convié à déguster un verre de rakomelo, une liqueur à base de raki et de miel, ainsi que quelques friandises. « Allez, sers-toi, mange tout ! » dit à ma fille le gentil préposé, en déposant devant elle un bol rempli de loukoums à la grenade. Au diable la frugalité chrétienne ! Mais depuis les fenêtres du monastère, toujours pas de quai en vue… « Allez voir du côté d’Agia Anna », de suggérer le préposé. Ça tombe bien : c’est à cinq minutes.

La maison de sainte Anna

Transfigurée en maisonnette dans le film, la croquignolette chapelle d’Agia Anna a servi de résidence au jeune Jacques et à son père aux fins du tournage. Juste en contrebas, une minuscule crique rocailleuse s’ouvre sur de luminescentes eaux turquoise ; au large, un îlot rocheux sert de tremplin vertigineux à quelque plongeur téméraire. Fourbu et en nage, je pique une tête avec ma smala dans ces eaux soumises au ressac… avant de me souvenir d’une scène tragique du film.

C’est dans les environs que le petit Jacques planque ses palmes et dans les eaux environnantes qu’il plonge nourrir une murène, mais c’est aussi ici que son père, pêcheur d’éponges, se noie accidentellement, sous le regard impuissant d’Enzo, en train de pêcher à la ligne sous le monastère. « Euh… les enfants ? Je crois qu’il est temps de sortir de l’eau… »

Je reprends la route à bord de ma Fiat Panda de location — aucune Fiat 500 n’était disponible — le long de la spec-ta-cu-laire côte sud-est de l’île, direction plein sud. Le site archéologique de Markiani, qu’on croise bientôt, rappelle qu’Amorgos était l’un des principaux centres de la civilisation cycladique (3e millénaire av. J.-C.), bien avant de voir les bateaux se fracasser la coque contre ses côtes.

Palmes d’or

« Roberto, mio palmo ! » dit Enzo à son frère pour aller récupérer la fameuse pièce de monnaie, au début du film, mais aussi pour secourir, une fois adulte, ce plongeur américain en difficulté dans un navire échoué, l’Olympia.

Cassé en deux depuis le tournage, l’Olympia s’est abîmé sur la côte sud-ouest d’Amorgos, en février 1980, un jour de grand vent. Depuis qu’il s’est encastré dans l’île, l’ancien nom de ce navire — qui a déjà fait escale à Québec — est réapparu sur la rouille : manifestement, l’Inland avait un nom prédestiné.

Même si elle ne mène pas à un quai, la route qui donne accès à l’épave débouche sur une édénique petite baie, celle de Kalotaritissa, qui est flanquée d’une mignonne plage devant laquelle dodelinent une vingtaine de coques de noix prêtes à en découdre avec la mer.

Après avoir révéré le large, je fais bientôt escale à Hora (ou Khora), chef-lieu de l’île et archétype du village grec de carte postale. Sa longue ruelle principale, étriquée et au tracé tarabiscoté, monte et descend sans cesse, joliment encombrée de tables et de chaises gaiement peinturlurées. Des troncs d’arbre s’incrustent dans les murs craquelés, des vignes forment des tonnelles naturelles, une venelle se fait avaler par un tunnel avant d’être recrachée sous une arcade, des cascades de bougainvillées et de lauriers-roses déferlent entre les chapelles et les églises immaculées.

Photo: Gary Lawrence Hora

Dans le film, Khora sert de cadre aux scènes où s’épivardent les enfants, non loin du fameux quai. Mais ici, nous sommes loin du Grand bleu : au VIIe siècle, les raids des pirates arabes ont forcé les habitants à se réfugier à l’intérieur de l’île, à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer. Pour ma part, je pars trouver refuge là où j’ai déposé mes pénates, à Aegiali, dans le nord de l’île.

Aegiali, l’autre port d’Amorgos

Ici, pas de lieux de tournage terrestres, mais une pléthore de sites d’une grande joliesse, où la douceur de la mer côtoie la détresse aride du décor, où les falaises rustres encaissent la plus longue plage d’Amorgos. Chaque soir, le crépuscule inonde la baie d’une aura inouïe, et les terrasses et restaurants du petit port s’animent, attisés par le vent chaud qui souffle en permanence.

En fait, le seul lieu de tournage d’Aegiali est le « Grand Bleu » lui-même, qui baigne sa baie mais aussi toute l’île, là où Jacques (Mayol) et Enzo (Maiorca), ou du moins les personnages que ces célèbres plongeurs ont inspirés, ont retenu plus d’une fois leur souffle. Si le relief des Cyclades est splendide, leurs profondeurs le sont tout autant pour l’apnéiste qui s’offre le plaisir suprême de goûter au silence, à l’oubli et à la pureté originelle qu’évoque l’abysse, jusqu’à parfois lui donner envie de ne plus remonter. Comme dans la scène finale du Grand bleu.

Photo: Gary Lawrence

Pour ma part, je n’ai aucune envie de quitter cette île, mais le lendemain, je dois m’y résigner. Trente minutes avant le départ de mon traversier depuis le port de Katapola, je me rends au café Le Grand Bleu, de l’autre côté de la baie. De 1992 à 2013, son patron, Kostas, y a projeté le film tous les soirs jusqu’à ce qu’on le lui interdise.

Je m’attable et commande une Alpha bien fraîche, en observant le va-et-vient des traversiers, tout juste à côté d’un quai. En recevant ma bière, j’interroge Kostas à tout hasard. « La scène de la pièce de monnaie ? C’était là, juste devant vous ! assure-t-il. Ils avaient tout simplement construit un décor… »
 

L’auteur était l’invité d’Air Transat.

À savoir

Entre autres transporteurs, Air Transat relie Montréal à Athènes en vol direct et sans escale plusieurs fois par semaine, jusqu’au 8 octobre, et Air Canada fait de même jusqu’au 20 octobre.

Info : amorgos.gr