Jazz façon Saint-Louis-du-Sénégal

L’Orchestre national de jazz du Sénégal
Photo: Hélène Boucher L’Orchestre national de jazz du Sénégal

Depuis 27 ans, une cité africaine auréolée patrimoine mondial de l’UNESCO accueille toutes les variations attribuées au jazz. Saint-Louis — ancienne capitale du Sénégal au lustre tristement poussiéreux — a vibré durant cinq jours, du 26 au 30 avril, aux résonances d’une dizaine d’artistes, dont Manou Gallo de Côte d’Ivoire, Maria Pia De Vito d’Italie, Indra Rios Moore des États-Unis et Noura Mint Seymali de Mauritanie. Une édition « projecteurs sur les femmes » dont le responsable de la programmation, Birame Seck, rêvait.

Fidèle âme mélomane, l’homme grouille dans tous les sens dans l’arrière-scène de la place Faidherbe où se dresse l’imposante scène du festival. Survolté, les yeux brillants de watts, il révèle la nouvelle composante de l’événement avec son logo, une femme saxophoniste.

« Il y a quelques années encore, jouer du saxophone en tant que femme était un phénomène exotique, voire amusant. Depuis plusieurs années, je voulais créer une édition où le ratio de femmes l’emporterait sur les hommes. Au Sénégal, l’instrument le plus audible est la voix. Cette année, les femmes chantent et jouent des instruments. Nous sommes au XXIe siècle, après tout ! » lance-t-il en riant.

À écouter ses propos, on pourrait presque croire à une révolution des stéréotypes sexo-spécifiques au Sénégal… De jour comme de nuit, la « Venise africaine » invite à la flânerie. On y cherche malgré soi les traces glorieuses de son règne de capitale de l’Afrique-Occidentale française (AOF), entre 1895 et 1958. Une quête empreinte de nostalgie à la vue de l’état délabré de l’architecture abandonnée à son sort postmoderne malgré elle.

Photo: Hélène Boucher L’auteure-compositrice-interprète et griotte Noura Mint Seymali

Heureusement, lors du festival, la ville s’endimanche, s’offre une cure de renouveau avec ses affiches des maîtres du jazz.L’errance nocturne et rythmée dans les rues de Saint-Louis nous emballe. Parallèlement à la programmation dite officielle, des bars, hôtels et restaurants munis d’un espace scénique se joignent organiquement à la fête.

À l’hôtel La Résidence, chouchou des festivaliers et des locaux, nul ne voudrait louper les apéros-concerts. L’établissement appartient à une vieille famille saint-louisienne et la clientèle sénégalaise y est très sensible, comme le relate Muriel, gérante depuis 1988.

« Tout le monde se retrouve à La Résidence, on a conservé de vieilles photos d’époque où chacun peut retrouver quelqu’un de sa famille. Les touristes viennent à Saint-Louis car c’est la ville où toutes les civilisations se sont croisées, jusqu’à la Mauritanie voisine. »

Pour définir en peu de mots sa ville d’adoption, la joyeuse femme répond du tac au tac : une ville où l’on se sent bien, en deux jours à peine.

Accords et splendeurs d’antan

Bondée, bouillonnante, Saint-Louis choque aussi par la présence de milliers d’enfants talibés en haillons, munis de boîtes de conserve rouillées géantes et cherchant à récolter des avoirs pour leur marabout. Aux yeux du guide saint-louisien Babacar Seck, il s’agit d’un des maints freins à l’expansion du tourisme dans la région. En 2003, sous le gouvernement d’Abdoulaye Wade, des inondations ont ravagé la langue de Barbarie, chef-d’oeuvre de la nature juxtaposé plus au sud.

Auparavant, une bande de terre en assurait la protection. Puis l’avancée de la mer a pris d’assaut et englouti ce territoire sur jusqu’à 28 kilomètres. Une catastrophe selon le guide vedette du Petit Futé.

« Tout ce beau monde qui vivait de la pêche, des crevettes et des langoustines a perdu son boulot, souvent même son domicile et rien et n’a encore été fait pour eux. Un enjeu au coeur du fleuve Sénégal qui, à marée basse, voit des enfants marcher jusqu’à mi-chemin du rivage. Du jamais vu ! » Difficile pour l’homme à la libre expression de se taire sur les ordures jetées çà et là et sur l’état de délabrement du bâtiment.

« C’est une honte pour une telle ville au passé prestigieux, laissée ainsi en rade. Il faudrait tout détruire ou rebâtir pour redorer l’image de Saint-Louis… » Jadis, en 1659, on fit venir des matériaux d’Europe jusqu’ici, des briques de France, des tuiles de Marseille et de Bordeaux pour les toits, et même du bois du Canada pour les fenêtres et balcons. Aujourd’hui, les plus nantis cherchent à tout prix ce bois pour rénover les maisons. On en fait aussi des meubles très recherchés par les notables et hôteliers.

Au terme du festival se boucle la haute saison touristique, sauf pour les Espagnols qui, durant les grandes vacances, raffolent de la bohême de Saint-Louis. Sur un air ragaillardi, avant de rejoindre ses compagnons de pétanque — véritable passion au Sénégal —, le guide Babacar louange le patrimoine naturel du parc du Djoudj, paradis ornithologique parmi ceux de Bonaventure et des Galápagos. Et la vigueur de la multiethnicité qui, ici comme nulle part au Sénégal, incarne la soif d’harmonie et de partage de la Teranga.

Combien ça coûte

Transport. Planifier sa venue à l’événement musical jet-set du Sénégal s’avère un art en soi. Le festival de Saint-Louis compte ses indéfectibles fans venant à plus de 60 % d’Europe. Il faut s’armer de ruse, de patience et de prévoyance pour ses déplacements. À partir de Dakar, un seul moyen économique — et d’une étonnante ponctualité pour l’Afrique : l’autocar Dem Dikk, à 10 000 FCFA (23 $) l’aller-retour. Une application permet même de réserver sans encombre.

Hébergement. Carrefour endiablé de la programmation off du festival de jazz, l’hôtel La Résidence se découvre tel un paquebot miraculé des années 1950, à quelques mètres du pont Faidherbe. Massif établissement à trois paliers, il fut fréquenté par feu Paul Gérin-Lajoie, que la gérante Muriel se remémore avec tendresse. Chambre pour deux joliment décorée de photos d’archives avec petit-déjeuner brunch copieux, dont son duo de confitures tomates et aubergines, à partir de 46 000 FCFA la nuitée (105 $).

Quoi manger ? À quelques mètres du quartier général du festival, une façade blanche et turquoise pétant délimite le restaurant-pâtisserie Darou Salam (en français, « Maison de la paix »). Les frères Ka y forment un sacré binôme, tous deux formés dans l’hôtellerie de luxe à Dakar, l’un maître pâtissier, l’autre gérant. Ici, on ne badine pas avec le plat national — le thiéboudienne — variation de la bouillabaisse. D’ailleurs, l’auteure du plat, Penda Mbaye, est saint-louisienne. Menu plat, dessert, boisson à 5000 FCFA (11 $). Les dents sucrées crouleront d’extase à chaque bouchée moelleuse à souhait du fraisier à trois étages.