Groenland: le Far West du Nord

Les excursions à pied ou en kayak au Groenland ont lieu de juillet à septembre. Idéalement, il faut réserver plusieurs mois à l’avance. L’itinéraire est extrêmement bien planifié, mais on se déplace pas à pas, au rythme de la nature, en vrais nomades.
Photo: Isabelle Marjorie Tremblay Les excursions à pied ou en kayak au Groenland ont lieu de juillet à septembre. Idéalement, il faut réserver plusieurs mois à l’avance. L’itinéraire est extrêmement bien planifié, mais on se déplace pas à pas, au rythme de la nature, en vrais nomades.

Nous avons marché pendant six heureshors sentiers. Les tentes montées, le repas englouti, la vaisselle frottée et le bain à la rivière terminé, nous voilà sept randonneurs au repos, blottis sous nos tentes respectives. Des images de mer turquoise et de sculptures de glaces bleutées vaguent dans nos esprits, à l’issue de cette première journée d’expédition.

Il est 20 h. Le soleil brille encore en ce début du mois d’août. Le ciel bleu du Nord s’offre en spectacle ; l’air arctique a raison de nous. Des pas retentissent non loin de ma tente. Un sournois renard, voleur de chaussettes ? Non. Sous mon double toit, j’aperçois les doigts méticuleux de notre guide de trek, Simon, qui démêle mes noeuds mal faits : « La nuit sera venteuse. Je vais resserrer les cordes. »

Travaillant sans relâche, notre chef a le profil de l’emploi : rouquin comme Érik le Rouge, réputé Viking ayant découvert le Groenland en 982 !

Communier avec la nature

Il a fallu peu de temps pour comprendre qu’au cours des onze jours de marche à venir au Kalaallit Nunaat, chaque décision sera dictée par mère Nature. Sur cette île de glace, nous sommes ici, plus qu’ailleurs, dans une contrée sauvage où les êtres humains se font rares et les sentiers balisés sont inexistants.

Les marées orientent nos déplacements ; une pluie peut freiner le rythme de marche, et une mer houleuse ralentir la livraison du matériel. L’itinéraire est bien planifié, mais nous nous déplaçons, pas à pas, au rythme de la nature. Confiance envers le guide et flexibilité sont les leitmotive qui m’ont habitée tout au long de l’expédition, ma première de cette envergure.

« Le Groenland appartient au Danemark, mais c’est le Far West du Nord. C’est vierge. C’est l’aventure avec un grand A. Et les paysages à l’est sont encore plus spectaculaires qu’à l’ouest du Groenland, plus peuplé et plus visité par les croisières », explique Simon, guide depuis une dizaine d’années.

Un secret bien gardé, le Groenland ? « Cela fait 21 ans que Les Karavaniers proposent des expériences de tourisme d’aventure notamment au Tibet, au Chili, en Tanzanie, en Crête, mais elle est toujours la seule agence au Québec à offrir cette destination en kayak ou à pied », explique Richard Rémy, président et fondateur de l’agence.

« Je revenais d’un voyage en Europe et notre avion a volé au-dessus du Groenland. C’est la deuxième plus grande île au monde, elle a un réseau de fjords exceptionnel. C’est là que j’ai pris la décision de partir en repérage. J’y suis allé des dizaines de fois, et je suis encore touché par cette lumière unique et la gentillesse des Groenlandais. »

Suivez le guide !

L’expérience de l’agence acquise au fil des années, tout comme celle des guides, est un atout de taille dans ces contextes où les voyageurs sortent de leur zone de confort. Tout est élaboré avec minutie, ce qui est rassurant, surtout pour la néophyte que je suis.

Après le vol Islande-Groenland, le guide québécois nous accueille à Kulusuk, petite île de 300 personnes, puis nous amène en bateau à moteur parmi les icebergs, au premier site de campement vers la tête du fjord Sermiligag, les glaciers de Karale en toile de fond.

Chaque jour (ou presque), nous montons le campement. Des sacs contiennent le matériel et les victuailles pour au moins huit personnes pendant 12 jours, et ces lourds bagages sont déplacés d’un campement à l’autre par bateau, par un Groenlandais en contact avec nous par walkie-talkie. Chaque jour, l’équipe suit le guide et marche entre 10 et 15 km sur des sols inégaux non balisés, parfois le long de côtes abruptes.

Sous les pieds, les sensations varient selon les sols : sable fin, tourbe humide, roches instables, grosses ou petites, montagnes de moraine, petits bouleaux, neige ou glace. En fin de journée, nous retrouvons notre matériel déposé à un point X, pour monter la tente d’équipe et nos tentes individuelles. Le temps de nous changer, voilà que le guide-cuistot nous annonce que le repas est prêt. Nous nous régalons, malgré les moustiques qui se régalent de… nous !

Notre guide est aussi à l’aise avec son tablier de plein air qu’avec une boussole en main. Les crêpes au sarrasin et les pâtes sauce rosée et crevettes n’ont jamais été aussi bonnes qu’au Groenland ! Avec autant de pas à franchir, le menu — très protéiné — est conçu pour nous permettre de garder la forme.

Exigeant, un trek de 11 jours ? E règle générale, les agences de tourisme d’aventure classent les voyages selon le niveau de difficulté et de confort, et il est essentiel de se fier aux grilles ou de parler à un spécialiste. Dans notre cas, le « Trek du 66e Nord, du Karale au Storebror » est classé par Les Karavaniers « niveau 3 : effort soutenu » et « niveau 3 : rustique » pour le confort sur une échelle de 5.

Photo: Isabelle Marjorie Tremblay

Nul besoin d’être athlète, mais une bonne forme physique est souhaitable, et le désir d’aventure, essentiel. Les traversées de rivières ou de torrents font partie des épisodes intenses du voyage. S’il suffit parfois de poser le pied sur les roches pour les franchir, d’autres traversées exigent d’enfiler les chaussures d’eau et de marcher dans l’eau tumultueuse glaciale.

« Face au courant ! Les bâtons en angle de 45 degrés, ne croisez pas les jambes ! » répète le guide. À nous de suivre ses directives, qui « ne laissent place à aucune interprétation ! » pour éviter de chuter dans l’eau de glacier.

Dépaysement garanti

Parmi les moments marquants — outre les trois jours en autonomie totale dans la vallée de Tasilap Kua, il y a cette nuit passée sur le site d’Ikkatteq, ancienne base militaire américaine, où les Américains se ravitaillaient en combustible de 1942 à 1947. Des centaines de barils rouillés, des camions, des structures en acier composent un décor à la fois triste et apocalyptique, espace tout à fait particulier pour poser nos tentes !

Des connaissances, on en acquiert beaucoup au fil du trek. Boussole et plan en mains, le guide explique comment lire une carte nordique. En indiquant notre emplacement, il nous invite à observer l’environnement. Le nez vers le ciel, nous contemplons des glaciers de millions d’années, observons la moraine et parlons de la calotte glaciaire inlandsis, de réchauffement climatique et de culture inuite — l’île serait habitée depuis 4500 ans. Les apprentissages s’accumulent, entre les épisodes de marche en silence et les rigolades des randonneurs, dorénavant camarades.

Photo: Isabelle Marjorie Tremblay

C’est avec tous ses sens que l’on découvre le Groenland. Les yeux s’émerveillent sans relâche, nuit et jour, sur 360 degrés, de haut en bas. Les papilles se délectent d’un flétan fraîchement pêché par les Groenlandais. Les oreilles apprécient des sons inhabituels : le silence arctique, des pas craintifs sur un glacier, le souffle des rorquals, la mélodie des icebergs craquetant en mer ou les glaciers en mouvement semblant jouer du tambour. De quoi inscrire le Groenland dans mon ADN.

Voyageurs actifs, amateurs de dépaysement et de contrées sauvages, le Groenland est pour vous. Derrière ses allures froides, on y trouve une nature secrète, à découvrir avec respect et modestie.