Mumbai, ou le chaos ensorcelant

La Porte de l’Inde fait face au Taj Mahal, le majestueux hôtel, où ont séjourné Justin Trudeau, son épouse, Sophie, et leurs trois enfants, en février dernier.
Photo: Victor Char La Porte de l’Inde fait face au Taj Mahal, le majestueux hôtel, où ont séjourné Justin Trudeau, son épouse, Sophie, et leurs trois enfants, en février dernier.

Pigeons, corbeaux et chauves-souris au-dessus de vos têtes, trottoirs défoncés à vos pieds et nids-de-poule dans les rues bondées de véhicules aux klaxons stridents, dont certains ressemblent à ceux des ouaouarons : s’il existe un chaos ensorcelant, il se trouve à Mumbai.

Les vaches ont priorité sur les voitures (et ces dernières sur les piétons). Après tout, elles sont sacrées. Mais elles sont peu nombreuses dans la métropole économique indienne, sillonnée jour et nuit par plus de 60 000 taxis jaune et noir.

Près de la moitié de ses 20 millions d’habitants survit dans des bidonvilles, souvent à quelques jets de pierre de quartiers cossus où vit la plus grande concentration de milliardaires de l’Inde, un pays où 3000 enfants meurent encore tous les jours de malnutrition. Pourquoi passer quinze jours dans la ville de tous les extrêmes, connue avant 1995 sous le nom de Bombay ? Pour sortir des sentiers battus touristiques. Pour une aventure culturelle. Survoler une Inde kaléidoscopique. Se frotter à sa misère, chercher à comprendre sa richesse spirituelle. Pour…

Marcher tous les jours dans les rues de Mumbai et entendre son tintamarre, sentir ses odeurs pas toujours épicées, respirer de l’encens brûlant pour éloigner les mouches d’étals remplis de mets de toutes sortes, tels que le bhel puri (collation croustillante au riz soufflé et légumes avec une sauce au tamarin acidulé), le pav bhaji (un curry de légumes) ou encore des morceaux de viande grésillant sur des grils.

La cuisine de rue est reine, mais il faut avoir l’estomac solide pour l’apprécier. Et, comme par hasard, entre les montagnes de victuailles, il y aura toujours quelqu’un avec une petite balance pour vous peser. « Fifteen roupies [30 cents], sir ! »

Photo: Victor Char Un plat de cuisine de rue

Marcher dans Mumbai, rebaptisée en référence à la déesse hindoue Mumbadevi, c’est zigzaguer entre la vie et la mort au milieu de rickshaws pétaradants, de bus à bout de souffle, de motos et de bicyclettes allant dans toutes les directions. Parmi les deux roues, les dabbawallahs. Ils livrent tous les midis, même en pleine mousson, au moins 200 000 repas faits maison aux Mumbaikars coincés dans leurs bureaux.

Mumbai ressemble un peu à Shiva. Comme le dieu le plus adoré de l’hindouisme, la ville est destructrice pour ceux qui vivent avec moins de deux dollars par jour, bienfaisante pour la classe moyenne et les nouveaux maharajas de la finance.

Laveurs d’oreilles

Si les mendiants ne sont pas très présents en dehors des lieux touristiques, les corbeaux et les chiens errants sont nombreux à se disputer les poubelles dans les rues où les marchands de pacotilles et de quatre-saisons côtoient cireurs et khan saftermi wallahs (laveurs d’oreilles). Ces derniers font un nettoyage bien conduit à l’aide d’huile de coco pour 20 roupies (40 cents).

Pour vous, ce sera cinq fois plus. Après tout, vous êtes riche. D’ailleurs, tout est beaucoup plus cher pour un étranger. Les musées, par exemple. Les prix d’entrée sont dix, parfois vingt fois moins élevés pour un Indien. Cela ne devrait pas vous empêcher de visiter le Mani Bhavan, dans Malabar Hill, quartier cossu qui domine Mumbai. Tout petit, le musée est consacré au père de l’indépendance : mahatma Gandhi. De 1917 à 1934, à chacune de ses visites, il vivait dans cette maison de trois étages. Vous retrouverez sa chambre, sa bibliothèque avec au moins 50 000 livres et journaux, son bureau où l’apôtre de la non-violence écrivit une lettre à Hitler, le 23 juillet 1939, le priant de tout faire pour éviter « le déclenchement d’une guerre pouvant réduire l’humanité à l’état sauvage ».

Le 1er septembre, la Seconde Guerre mondiale éclatait.

Et puisque vous êtes dans Malabar Hill, promenez-vous dans ses jardins dits suspendus (Hanging Gardens), qui offrent une vue panoramique de Mumbai, avec sa centaine d’immeubles Art déco aux tons pastel (non, vous n’êtes pas à Miami !), sa baie bordée de Marine Drive, un boulevard de quatre kilomètres ceinturant Chowpatty Beach où, pendant 11 jours en septembre, des milliers de statues biodégradables de Ganesh, le dieu à la tête d’éléphant, sont immergées dans la mer d’Arabie.

Parmi les millions de divinités de l’hindouisme, Ganesh, fils de Shiva est, avec son corps d’enfant et son gros ventre, le « chouchou » des Mumbaikars. Il est en tout cas considéré comme un porte-bonheur dans une ville qui fait rêver toute l’Inde avec ses studios de Bollywood.

Photo: Victor Char Une scène de la ville de Mumbai

Vous pouvez y passer quelques heures si vous aimez les visites guidées, sinon… Allez tout simplement au cinéma voir un mélodrame dansant en hindi… sans sous-titres.

Choisissez alors le Regal, une salle centenaire, en plein Colaba, le quartier historique où les Anglais ont laissé des merveilles architecturales telle la gare Chhatrapati Shivaji (anciennement Victoria), sans doute l’une des plus belles au monde.

Exemple même d’architecture néogothique, classée au patrimoine de l’UNESCO, elle accueille cinq millions de voyageurs tous les jours, dont une dizaine meurt quotidiennement en tombant de trains, toujours bondés, ou en traversant les voies ferrées.

« La vie doit continuer ! »

Toujours dans Colaba se trouve le monument emblématique de la ville : The Gate of India. Arc de triomphe de 26 mètres de haut où trônent des milliers de pigeons, corbeaux et volatiles de toutes sortes, la Porte de l’Inde, construite au début du XXe siècle pour commémorer la visite du roi George V, fait face au Taj Mahal, le majestueux hôtel, où ont séjourné Justin Trudeau, son épouse, Sophie, et leurs trois enfants, en février dernier.

Ouvert en 1903, l’un des plus beaux hôtels de la planète — il y a tous les après-midi des visites guidées gratuites — a été la cible des attaques terroristes de novembre 2008 avec le café Leopold tout près. Les impacts laissés par les rafales de kalachnikov font désormais partie du décor du restaurant où affluent les touristes. Son propriétaire, Farzad Jehani, aime leur rappeler ceci, dix ans après les attentats qui, en trois jours, ont fait près de 200 morts un peu partout dans la ville : « La vie doit continuer ! »

Elle continue pour les millions de Mumbaikars vivant dans les bidonvilles, comme celui de Dharavi, l’un des plus grands d’Asie. Vous pourrez visiter ce véritable égout à ciel ouvert et prendre des photos sans aucune crainte. On vous regardera avec curiosité, mais sans hostilité. Comme d’ailleurs dans Dhobi Ghat, la plus grande laverie à ciel ouvert du monde où plus de 4000 blanchisseurs, pieds nus dans des eaux grises, nettoient et repassent avec des fers réchauffés au charbon le linge d’hôtels, d’hôpitaux, de prisons et de Monsieur et Madame Tout-le-Monde.

Laveurs de père en fils, ils étendent les vêtements par couleurs, les sèchent au vent et arrivent toujours par miracle à retrouver à qui ils appartiennent. Les Mumbaikars ne s’étonnent pas de voir les touristes se bousculer pour voir les dhobis, les blanchisseurs : le spectacle est haut en couleur et, pour mieux l’apprécier, regardez-le depuis le pont routier de la gare de Mahalaxmi.

Photo: Victor Char Un doux moment en famille

Enfin, loin de la furie des klaxons et du tohu-bohu de la foule, arrêtez-vous à Banganga Tank, un grand bassin datant du XIIe siècle, entouré d’une dizaine de petits temples hindous. Son eau, plutôt noirâtre, a des vertus, dit-on, médicinales et purificatrices. Un petit Gange en plein coeur de Mumbai et de sa cacophonie…

Autre lieu de paix et de silence : la centaine de grottes bouddhistes de Kanheri, encerclées de forêts luxuriantes du parc Sanjay Gandhi. Ici, les macaques sont rois, non loin de la misère et de la luxure d’une ville qui, finalement, ne se raconte pas, mais se vit.