Mont Owl’s Head: nid d’aigle pour réunion secrète

Le mont Owl’s Head avec, en avant-plan, l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac
Photo: Mathieu Dupuis Le mont Owl’s Head avec, en avant-plan, l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac

Embrasser le Québec du haut des airs pour y découvrir cimes et sommets porteurs d’histoires, de légendes, d’espèces vivantes ou de personnages hors norme : tel est le pari de cette série estivale, dont le premier papier lève le voile sur le mont Owl’s Head.

Tel un sbire gardant le lac Memphrémagog, le mont Owl’s Head s’y mire comme dans une glace, embrasant à l’automne les eaux où ses pentes vont mourir. Son sommet chauve trône sur l’horizon, ouvrant une percée spectaculaire sur les lointaines montagnes du Vermont. Un point de vue si inspirant que des francs-maçons s’y rassemblent depuis plus de 150 ans, le temps d’une cérémonie secrète en plein air, dans une « chambre » taillée à flanc de montagne.

Bien avant que les amateurs de glisse, les randonneurs en quête de paysages et les promoteurs ne prennent d’assaut la montagne, les Abénaquis avaient foulé le sol de ce balcon naturel dans la montagne, d’ailleurs nommée Tête de Hibou en mémoire de leur grand chef décédé. Avant même la création de la Confédération, l’anfractuosité avait piqué à ce point la curiosité d’une des plus anciennes loges maçonniques du Bas-Canada que le lieu a été accepté comme site cérémonial dès 1857 par les grandes figures de l’ordre aux pratiques confidentielles.

Cette année ne fera pas exception. Pour une 152e année de suite, une centaine de francs-maçons venus de diverses provinces et des États-Unis feront l’ascension le 23 juin pour introniser de nouveaux membres, dans ce nid d’aigle perché entre ciel et falaises. L’an dernier, le rituel avait attiré 188 membres affiliés à 11 loges différentes, venus de l’est du Canada et des États-Unis, certains d’aussi loin que du Texas, de la France, du Royaume-Uni et du Togo.

« Ça a grandi et, au fil des ans, c’est presque devenu un lieu de pèlerinage pour des francs-maçons de plusieurs pays. Nous étions près de 200 l’an dernier », insiste Timothy Bagley, secrétaire de la Golden Rule Lodge de Stanstead, qui perpétue la tradition vieille de plus d’un siècle et demi, lancée par les fondateurs.

Ce n’est pas tant qu’il se trame des choses si secrètes sur la tête du vieux hibou, mais plutôt qu’il s’agit à ce jour de l’unique loge maçonnique en plein air autorisée en Amérique. Soufflé par la beauté du site surplombant le lac Memphrémagog, Henry J. Martin, Worshipful Master de la Loge de Stanstead, dont les origines remontent à la guerre de 1812, avait convaincu à l’époque les autorités de l’ordre de déclarer cet encorbellement, accroché à 2425 pieds d’altitude, « loge naturelle » pour élever ses frères au troisième degré des francs-maçons.

Panier ancestral

Samedi, les futurs initiés feront, comme les anciens, l’ascension de la montagne ronde à pied et perpétueront la tradition du « panier ». C’est le sobriquet donné au sac à dos porté par les appelés, fait de bois et d’osier tressé, contenant les 27 kilos de matériel essentiel à la tenue de la cérémonie, dont des cordes, drapeaux, bibles, tenues d’apparat et outils symboliques aux francs-maçons.

« Sur le site, la roche forme une loge naturelle. Rien n’a été changé. Historiquement, les loges ont toujours tenu leurs rencontres sur des collines, et c’est là que les membres passaient leurs plus hauts degrés », ajoute le secrétaire, qui tient minutieusement les registres de la Golden Rule Lodge depuis trente-trois ans. « J’ai enregistré tous les nouveaux membres depuis ce temps », insiste-t-il. Cette année, deux nouveaux « frères », venus de Rawdon et de Magog, seront élevés au troisième « degré », entre ciel et terre.

« C’est un honneur de recevoir ces degrés sur cette montagne qui a une signification très spéciale, c’est un lieu très solennel. Je n’ai pas reçu mes degrés là, mais plusieurs de mes frères l’ont fait », affirme M. Bagley, qui a rejoint les rangs de la loge il y a déjà quarante-deux ans.

Les temps ont bien changé depuis la création de la toute première loge connue, à Édimbourg en Écosse, en 1599, en riposte aux guerres et à la persécution religieuse. Le caractère secret et mythique des rencontres de l’ordre des francs-maçons s’est quelque peu dégonflé, tout comme le nombre de ses membres, passé de 7 millions à entre 2 à 4 millions entre 1950 et 2005.

« Nous sommes de moins en moins, et de plus en plus âgés », concède Tim Bagley. Samedi, la majorité des vétérans de la Golden Rule Lodge, dont l’âge moyen atteint désormais 74 ans, graviront la Tête de Hibou… en véhicule tout-terrain.

C’est que les bulldozers ont investi la station de ski du mont Owl’s Head en raison du projet majeur de modernisation de plus de 250 millions enclenché par le nouveau propriétaire, prévoyant l’ajout d’un hôtel et d’un golf. Malgré tout, la loge de Stanstead dit avoir obtenu l’assurance du promoteur que leur tradition centenaire sera préservée. La famille Korman de Mansonville, qui tenait les rênes du vieux centre de ski depuis 1949, avait promis de faciliter le maintien du rituel centenaire, offrant même ses télésièges aux postérieurs des plus anciens pour faciliter la montée.

Selon M. Bagley, le nouvel acquéreur se serait engagé dans le même sens, mais la frénésie des travaux a obligé la fermeture temporaire des télésièges cet été. Tous les versants de la montagne sont d’ailleurs fermés au public cette saison en raison des moteurs qui ronronnent sur les pentes. Il a donc fallu opter pour des moyens… plus modernes pour maintenir bien en vie la tradition ancestrale.

« La cérémonie a toujours eu lieu, bon an mal an. De mémoire, une seule fois un orage terrible a obligé les membres à rester au bas de la montagne, dit-il. Mais trois officiers sont quand même montés au sommet pour tenir la réunion officielle. »

En 152 ans, les maçons n’ont jamais fait faux bon au bon vieux hibou et à son nid d’aigle haut perché. À en croire le passé, le progrès n’a qu’à bien se tenir.