L’Arménie, par monts et par monastères

Au sud-est d’Erevan, le monastère de Khor Virap, qui se dessine sur fond de montagne, offre un panorama époustouflant sur le mont Ararat.
Photo: Karen Minasyan Agence France-Presse Au sud-est d’Erevan, le monastère de Khor Virap, qui se dessine sur fond de montagne, offre un panorama époustouflant sur le mont Ararat.

En Arménie, il est partout. Spectaculaire toile de fond à Erevan, sujet des peintures vendues dans les marchés aux puces, marque de cigarettes, de bière… Pourtant, le mont Ararat, colosse enneigé de 5137 mètres où se serait échouée l’Arche de Noé, n’est plus situé en Arménie depuis 1921 (après sa cession à la Turquie par l’URSS).

Mais qu’importe, l’attachement indéfectible des Arméniens à ce symbole biblique illustre bien l’enracinement du christianisme en Arménie, premier État officiellement chrétien du monde, en 301 apr. J.-C. Ainsi, des milliers de monastères, d’églises et de croix sculptées dans la pierre sont essaimés dans les montagnes de ce petit pays du sud du Caucase. Morceaux choisis.

La « fosse profonde »

On dirait un tableau. Au sud-est d’Erevan, sur une colline rocailleuse, le monastère de Khor Virap surgit entre les vignes ordonnées et verdoyantes de la vallée de l’Araxe et l’immense masse blanche du mont Ararat. Les chants poignants d’une liturgie s’échappent de l’église reconstruite au XVIIe siècle après un séisme.

À l’intérieur de l’édifice : l’austérité de la pierre nue, noircie par la fumée des bougies… et des tentures rouges qui, comme dans un théâtre, s’ouvrent lentement sur une estrade et le maître-autel. Derrière le rideau, des diacres, et un prêtre qui officie dans un lourd parfum d’encens, précieusement vêtu d’une chasuble jaune et coiffé d’une couronne.

Khor Virap est un des lieux sacrés de l’Église apostolique arménienne, une Église orientale, orthodoxe et autocéphale. Grégoire « l’Illuminateur », l’évangélisateur de l’Arménie, aurait été enfermé ici, dans une fosse, pendant 13 ans, avant de guérir miraculeusement le roi Tiridate à l’aube du IVe siècle. En signe de reconnaissance, ce dernier adopta le christianisme pour lui et son peuple. Une religion malmenée tout au long de l’histoire par les invasions successives.

« Après la période soviétique où une cinquantaine de moines furent exécutés et le culte interdit, on assiste aujourd’hui à un réveil spirituel. Près de la moitié de la population arménienne est pratiquante », analyse le prêtre Adam Makaryan, secrétaire du Catholicos, le chef suprême de l’Église arménienne rencontré au Saint-Siège d’Etchmiadzine.

Haut perché

Au sud de l’Arménie, en haut des gorges de Vorotan, des gypaètes barbus patrouillent dans d’anciens kolkhozes. C’est le départ d’une randonnée à flanc de montagne, sous l’ombre tutélaire de vieux noyers parfumés d’origan. On traverse deux villages abandonnés, les murs de pierres encore vaillants des maisons dévorés par les herbes folles.

Des ex-voto, simples entailles en forme de croix, sont gravés pour l’éternité sur les murs de l’ancienne église. Des vignes et des vergers généreux ponctuent le chemin, toujours cultivés par les habitants partis vivre au sommet par commodité. On les croise, sur le dos de leur âne, le sourire aux lèvres.

Au bout de quelques heures, le village de Halidzor apparaît en haut d’une montée, point de départ d’un long téléphérique ouvert en 2010. Insolite dans ce décor sauvage, il enjambe les gorges et dépose ses passagers médusés à Tatev. Arrimé à un éperon rocheux arrondi, le monastère lévite à plus de 1500 mètres et captive par son isolement. Sous l’élégante coupole en ombrelle de l’église, caractéristique de l’architecture religieuse arménienne, il faut imaginer le coeur battant d’un grand centre intellectuel animé par mille moines au Moyen Âge.

Comme beaucoup de monastères, Tatev abritait une grande université, et d’épaisses murailles protégeaient le site d’éventuelles attaques. Plus près de nous, en 1921, on y fonda la République de l’Arménie montagneuse, actant pour quelques mois l’indépendance du pays, avant l’annexion par l’URSS.

Sous sa coiffe noire en forme de capuchon, symbole de son retrait du monde, l’archimandrite Mickael incarne la renaissance du monastère. « J’ai été affecté à Tatev en 2006, 80 ans après le départ du dernier prêtre. Depuis un pèlerinage effectué ici pendant mes études, je ne pensais qu’à demander mon affectation à Tatev. N’est-ce pas un merveilleux endroit de paix ? » interroge-t-il en balayant de la main le paysage.


Ce reportage a été réalisé avec le concours de Terres d’aventure.


En vrac

L’Arménie est située au sud de la chaîne du Caucase, entre mer Noire et mer Caspienne, à 1000 mètres d’altitude en moyenne. Elle partage des frontières avec la Turquie, l’Iran, l’Azerbaïdjan et la Géorgie. Carrefour de l’Orient et de l’Occident, le pays a connu une histoire complexe, des invasions perses, byzantines, arabes à la domination russe puis soviétique, en passant par le joug ottoman. Un passé tumultueux qui a considérablement amenuisé son territoire historique.

Y aller. La meilleure période s’étend du printemps (floraisons) à l’automne (vendanges, couleurs somptueuses), avec un bémol sur l’été qui peut se révéler torride. Température moyenne à Erevan en juin : 25 °C. L’Arménie est un pays très ensoleillé.

À lire. L’Arménie à l’épreuve des siècles, d’Annie et Jean-Pierre Mahé. Collection « Découvertes Gallimard » (2005). Pour mieux comprendre l’histoire et la culture du pays.