Le tourisme à l’attaque

Des rescapés de l’attaque terroriste à l’aéroport Zaventem et dans un wagon du métro de Bruxelles le 22 mars 2016, ayant fait 35 morts et plus de 200 blessés
Photo: Yorick Jansens Agence France-Presse Des rescapés de l’attaque terroriste à l’aéroport Zaventem et dans un wagon du métro de Bruxelles le 22 mars 2016, ayant fait 35 morts et plus de 200 blessés

Michael Nowlis, assistant-doyen à l’École de gestion Johnson de l’Université Cornell (Ithaca, New York), possède une longue expérience comme dirigeant d’entreprise, consultant en management et formateur dans le secteur du tourisme. Il est fréquemment conférencier pour des entreprises, des ONG et des militaires. Entrevue.

Comme vous l’avez déjà souligné, « tourisme et terrorisme » est un thème apportun dans l’industrie du voyage actuellement : est-ce seulement en raison des récents événements ?

Le recours à des attaques terroristes visant des touristes et des lieux touristiques n’est pas nouveau. Les opérations terroristes contre des infrastructures touristiques, compagnies aériennes et aéroports remontent au début des années 70. L’attaque commise par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) aux Jeux olympiques de 1972, à Munich, a choqué le monde entier en amenant la brutalité du terrorisme dans des millions de foyers du monde par la télévision.

Les premières attaques ciblaient des symboles étatiques (transporteur aérien national, athlètes olympiques, aéroports majeurs). Les objectifs des terroristes étaient d’embarrasser les gouvernements en exposant leur vulnérabilité et de montrer à la communauté internationale qu’ils pouvaient attaquer au jour et à l’endroit qu’ils avaient choisis.

En 1985, par exemple, ils ont réalisé l’impact qu’ils avaient sur la scène mondiale avec des attaques visant les transports et les sites touristiques. En octobre cette année-là, un commando de l’OLP a détourné le bateau de croisière Achille Lauro, dans la Méditerranée, prenant tout le monde en otage, en plus de tuer un passager en fauteuil roulant et de jeter son corps en pleine mer.

Photo: London Business School Michael Nowlis

Une opération suivie de près par les massacres commis simultanément dans les aéroports de Rome et de Vienne par d’autres groupes. La compagnie aérienne TWA fut également ciblée par un détournement d’avion : 850 000 annulations. Et l’État d’Israël avait accusé une diminution de 47 % du tourisme à l’époque. Entre autres…

Les groupes extrémistes ont très vite compris qu’ils peuvent attirer l’attention mondiale et infliger des dégâts économiques importants au moyen d’actes terroristes.

Compte tenu des récents attentats qui ont frappé des sites occidentaux, les gens boudent-ils des destinations traditionnellement populaires ?

Il est difficile de faire des généralisations sur les choix de destinations basés sur des perceptions de risques. L’année suivant le 11-Septembre 2001, le nombre de touristes a augmenté à New York. Alors que les étrangers étaient moins nombreux, l’affluence fut compensée par les visiteurs américains.

Encore plus résiliente que New York, Londres avait accueilli un nombre record de touristes en 2005, en dépit d’attaques contre des bus et le métro ayant fait 56 morts et 784 blessés.

Alors que ces assauts atteingnaient un triste record du nombre de victimes, ils furent suivis par des incidents moins importants commis par des lone wolves.

Par contre, Paris et Bruxelles, attaquées ces dernières années d’une manière extrêmement violente, effraient les touristes individuels et le marché du MICE (meetings, incentives, conférences et expositions).

Les hôtels parisiens furent particulièrement affectés par une forte baisse d’achalandage depuis l’attaque de Nice, le 14 juillet dernier, ayant fait 87 morts et 434 blessés.

Dans la majorité des cas, les terroristes ont sélectionné des lieux de loisir et de tourisme (bar, restaurant, salle de concert, événement sportif ou célébration de la fête nationale).

Ces événements entraînent-ils des effets collatéraux ?

En plus des conséquences économiques, les initiatives de lutte contre le terrorisme ont exigé des investissements massifs dans les équipes de sécurité, les technologies de pointe, l’analyse de données et l’actualisation des infrastructures. La vigilance quotidienne pour surveiller les bad guys a un coût énorme.

Les autorités brésiliennes ont affecté 85 000 agents de sécurité aux Jeux olympiques cette année. La surveillance contre d’éventuelles attaques terroristes y a mobilisé à elle seule 23 000 soldats.

Un rapport récent de MarketsandMarkets estime que le coût global de la Homeland Security (lutte contre le terrorisme) augmente de 5,54 % par an et devrait atteindre 544 milliards américains en 2018. Selon cette étude, son coût mondial entre 2013 et 2018 devrait atteindre 2842 milliards américains. Un poids colossal sur les budgets des gouvernements et des entreprises.

Le choix d’une destination se fera-t-il de façon différente maintenant ?

Les récentes attaques terroristes dans des lieux populaires ont engendré une peur bien compréhensible chez les gens. Il y a toutefois de l’espoir. Dans les pays développés et dans plusieurs marchés émergents, les citoyens sont mieux informés.

La nouvelle classe moyenne en Asie et en Amérique latine est curieuse et ouverte sur le monde. L’économie d’un grand nombre de pays s’est remise de crises financières, permettant à leur population de voyager. Voilà des tendances économiques et démographiques à long terme qui encouragent ces peuples à aller vers des destinations ayant un niveau de risque qu’ils jugent acceptable.

Le terrorisme affecte-t-il d’autres formes que le tourisme d’agrément ?

Le spectre entier du tourisme souffre du terrorisme. Alors que les entreprises ont l’habitude d’organiser leurs événements très longtemps à l’avance, on a observé un grand nombre d’annulations de réunions à la suite d’attaques terroristes. Les entreprises sont prêtes à assumer les frais de révocation pour éviter le stress chez les participants.

Dans une enquête réalisée par la Business Travel Coalition en novembre 2015, par exemple, 20 % des répondants ont indiqué qu’ils annuleraient très probablement leur voyage en France pour une période donnée et 20 % également ont signalé la même chose pour toute l’Europe. Ce sondage a été effectué auprès de gestionnaires de risques et de responsables des voyages dans 84 entreprises, universités et gouvernements.

En raison de la planification à long terme dans le marché du MICE, l’impact du terrorisme sur les congrès et les grands événements est souvent ressenti deux à quatre ans après une attaque.

Ces manifestations mettent des années à se positionner pour être rentables. Ainsi, les organisateurs qui choisissent une destination si longtemps à l’avance évitent autant que possible les régions à risque.

Beaucoup d’entreprises déconseillent ou même interdisent à leur personnel de se rendre dans des endroits considérés comme dangereux. Mon précédent employeur m’avait dissuadé de voyager dans un pays africain au long passé d’attaques terroristes et criminelles visant les étrangers. J’y suis finalement allé, mais, avant le départ, on m’a remis une police d’assurance indiquant la somme limite de la rançon qui serait payée en cas d’enlèvement…


Les touristes sont-ils une cible privilégiée pour les terroristes ?​ 

Oui. Les extrémistes islamistes rejettent le style de vie des « infidèles », qu’ils accusent de polluer leur pays par des idées hérétiques et un comportement obscène. Ils sont révoltés par leurs habits impudiques, la musique et la consommation d’alcool dans les hôtels, les bars et les restaurants. Les islamistes radicaux interprètent le Coran pour permettre de sanctionner ces « vices » par la violence.

Facilement identifiables puisque physiquement différents et vêtus autrement que les résidants, les touristes sont une proie facile. Ils connaissent généralement peu l’environnement local et souvent ne parlent pas la langue régionale. S’ils connaissent mal les coutumes de l’endroit, il leur sera difficile de repérer les comportements suspects.

Aussi, les opérations terroristes réussies exigent de la précision. Des avions partent chaque jour aux mêmes heures. Les restaurants et les bars sont achalandés à des moments précis. Les tours des autocars font toujours les mêmes circuits… Les terroristes peuvent donc évaluer assez aisément le nombre de touristes dans un lieu particulier, à un moment spécifique.

Et les destinations touristiques fournissent un environnement idéal pour planifier et exécuter des opérations terroristes. La mixité des nationalités, l’infrastructure des transports, la facilité d’échanger et d’utiliser des devises favorisent les activités illicites.

Dans les circonstances, quelles sont les perspectives pour le tourisme ?

Il est tout à fait compréhensible que les gens soient émotifs sur un sujet aussi violent que le terrorisme. Les morts tragiques liées à des actes fanatiques sous couvert d’idées religieuses et politiques malsaines sont une honte pour l’humanité.

Et la forte couverture médiatique « sensationnalise » ces événements. Je suis un optimiste, mais un optimiste inquiet. Personne ne devrait prendre des risques démesurés et mettre sa vie en danger, mais nous devons rester réalistes par rapport à notre époque et tenir compte des éléments en perspective.

Le tourisme permet de former, de divertir et d’enrichir les populations par la compréhension du monde. Il génère des millions d’emplois. Dans ce contexte complexe mais passionnant, nous allons continuer de voyager pour nos activités professionnelles et le loisir.

La bataille du terrorisme sera longue, mais ne stoppera pas la croissance touristique.