Du ski de haute route sur des pentes vierges

On effectue l’ascension en utilisant la partie de la fixation qui permet de détacher le talon du ski. Puis, c’est l’envol. Dans la poudreuse fraîchement tombée, les skis, qui font office désormais de skis alpins, font leurs propres traces, contournant les arbres, guettant les éclaircies, filant dans l’après-midi… jusqu’à la première chute.
Photo: Caroline Montpetit Le Devoir On effectue l’ascension en utilisant la partie de la fixation qui permet de détacher le talon du ski. Puis, c’est l’envol. Dans la poudreuse fraîchement tombée, les skis, qui font office désormais de skis alpins, font leurs propres traces, contournant les arbres, guettant les éclaircies, filant dans l’après-midi… jusqu’à la première chute.
Devant nous, le désert blanc des sommets piqués d’épinettes et de troncs dénudés. Sous nos pieds, la neige : l’or blanc des montagnes Chic-Chocs, comme l’appelle Jacques Bouffard, guide de montagne à l’auberge de montagne du même nom, que l’on a quittée ce matin. Loin à l’horizon : le fleuve.


Il a fallu des heures pour s’y rendre. Des kilomètres à longer le fleuve, parfois d’un bleu profond, parfois blanc, semé de blocs de glace bleutés charriés par le courant. Le fleuve moins prévisible, plus changeant en hiver qu’en été.

Il a fallu foncer dans la bourrasque sur la route 132, passer le quai déserté de Kamouraska, sur la voix nasillarde et le country bluesé de Benoît Pinette, alias Tire Le Coyote, qui chante La fille de Kamouraska sur son dernier disque Panorama, un bijou : « Savais-tu que l’avenir arrive toujours un peu en avance ? »

À gauche, un pont de glace qui se traverse à pied ou en motoneige, mène à l’île Verte chère à Gilles Carle et à Jacques Godbout, assoupie sous le vent. C’est à Sainte-Flavie, aux maisons blotties entre la route et la glace, qu’on entre enfin en Gaspésie. On se demande à quoi peuvent penser leurs habitants, tout l’hiver, les yeux rivés sur l’immensité figée du fleuve déserté de ses baleines et de ses bateaux.

À Cap-Chat, une navette puis une chenillette nous ont emmenés jusqu’à l’auberge où les guides nous attendaient, deux heures plus loin. On a dû faire tout ça, mais le jeu en valait la chandelle.

Du haut du mont 780, derrière l’auberge, on contemple l’immensité de la sauvagerie québécoise avant de s’attaquer à la descente, les skis dans la neige folle.

Nous sommes en ski de haute route, cette forme de loisir en plein essor au Québec. L’aventure débute au bas de la pente, alors qu’on chausse les skis doublés de « peaux de phoque », comme on appelle ces bandes synthétiques qui permettent aux skis d’adhérer à la neige, pour pouvoir grimper plus facilement.

On effectue ensuite l’ascension de la pente en utilisant la partie de la fixation qui permet de détacher le talon du ski.

Monter pourrait être le pensum de l’activité. Au milieu des sommets baignés de soleil, dans la blancheur des montagnes, c’est un véritable plaisir. Même mon fils de neuf ans grimpe avec entrain, sourire aux lèvres, grisé de neige et de liberté.

Puis, c’est l’envol. Exit les « peaux de phoque ». Dans la poudreuse fraîchement tombée, les skis, qui font office désormais de skis alpins, font leurs propres traces, contournant les arbres, guettant les éclaircies, filant dans l’après-midi, jusqu’à… la première chute.

Il y a déjà quelque temps que l’Auberge de montagne des Chic-Chocs, cet établissement quatre étoiles de la SEPAQ campé au milieu de la réserve faunique de Matane, a développé l’usage du ski de haute route.

Elle en fournit l’équipement à ses clients, qui peuvent en faire l’expérience accompagnés d’un guide, pour des demi-journées ou des journées complètes, dans le terrain de jeu illimité qu’offrent les terres sauvages de la péninsule gaspésienne.

L’activité connaît un développement fulgurant au Québec. Plus loin encore, à l’intérieur des terres de la Gaspésie, dans la ville minière devenue fantôme de Murdochville, le ski de haute route, qui se pratique à partir de l’auberge Chic-Chac, a redonné vie à la municipalité.

Là, on peut aussi remonter les pentes en motoneige, en chenillette et même en hélicoptère. Au parc national de la Jacques-Cartier, près de Québec, René-Martin Trudel inaugurait récemment un deuxième secteur destiné au ski hors piste.

Le hok

« Dans le domaine du ski, c’est le secteur dont l’expansion est la plus rapide », disait-il au moment du Festival de ski hors piste organisé le mois dernier sur le site du parc. Au rendez-vous, des jeunes qui aiment les sports extrêmes, mais aussi des gens qui souhaitent allier l’ivresse des descentes de ski alpin à la contemplation propre au ski de fond.

Pour ceux qui préfèrent la douceur du temps à la vitesse, l’auberge de montagne des Chic-Chocs, comme le centre touristique de la forêt Duchesnay, près de Québec, propose de pratiquer le ski Hok, une sorte de croisement entre la raquette et le ski de fond, qui permet de monter les pentes à moindre effort tout en glissant dans les descentes.

Mais attention, il faut avoir la cheville solide parce qu’il se pratique généralement en bottes souples, comme c’est le cas pour la raquette.

La marque Hok a été déposée par la compagnie Altai Skis, fondée en 2009 par le Québécois François Sylvain et l’Américain Nils Larsen. Après avoir effectué un documentaire sur les autochtones des monts Altai, en Sibérie, Nils Larsen avait remarqué qu’ils n’utilisaient qu’une sorte de ski pour tous leurs déplacements, à court ou à long terme.

Les autochtones de Sibérie se déplacent par ailleurs en ski depuis des milliers d’années et en sont possiblement les inventeurs.

C’est en s’inspirant de ces traditions que le ski Hok a été en quelque sorte « réinventé ». Comme il nous faudrait réinventer la joie de profiter de l’hiver, bien emmitouflé mais le nez dans le vent, sur les rives glacées du fleuve.