Pistes blanches sur montagnes vertes

La Pump House de Jay Peak, la station vertmontoise la plus fréquentée par les Québécois (50% de sa clientèle est canadienne)..
Photo: Gary Lawrence La Pump House de Jay Peak, la station vertmontoise la plus fréquentée par les Québécois (50% de sa clientèle est canadienne)..
Cet hiver, notre journaliste prend la route avec sa tribu (maman, fiston de 10 ans et fillette de 6 ans) pour découvrir des stations de ski où il fait bon dévaler les pentes en famille. Voici le sixième texte d’une série qui nous fera glisser jusqu’au printemps. Cette semaine, cap sur les États-Unis. Tout juste au sud de la frontière, le Vermont est particulièrement bien pourvu en stations de ski où la famille compte un peu, beaucoup, passionnément, et parfois à la folie. Nous en avons visité trois en quatuor : Stowe, Smuggler’s Notch et Jay Peak.
 

En arrivant à Stowe en ce glauque et frisquet jeudi de décembre, j’ai autant envie d’attaquer les pentes, moi, l’irréductible skieur, que de me rouler nu sur un lac gelé : le vent est cinglant, l’air glacial et les pistes, plutôt mal enneigées. Heureusement, je descends au Stowe Mountain Lodge, un luxueux hôtel montagnard au service impeccable, qui me fait vite oublier la torpeur des éléments.

Dès que je stationne ma voiture, trois valets se ruent vers moi : un pour s’occuper des innombrables bagages familiaux, un autre pour le stationnement et un troisième pour nous soulager du bazar de skis et de bottes et les ranger dans un « vestiaire » adjacent aux pistes et à la télécabine. Quand nous serons prêts, nous n’aurons qu’à passer chercher notre équipement et gagner les pentes. Mais pas maintenant.

« Si vous ne comptez pas skier, vos enfants aimeraient peut-être essayer notre traitement Chillax avec facial chocolaté ? », suggère une préposée. Fort bien : l’idée de voir leur visage se transformer en tartine sucrée a tôt fait d’interpeller mes loupiots : bon sang partiellement belge ne saurait mentir.

Quelques instants plus tard, la souriante Becky, une joviale thérapeute de l’Ohio, peinturlurait la tronche de fiston et de fifille à coups de pinceau. « Avant que mes enfants se jettent l’un sur l’autre pour se lécher mutuellement les joues, vous pouvez m’expliquer à quoi sert cette brune onction, à part donner l’impression qu’ils sont tombés dans une marmite de sauce à poutine ? »

« C’est un mélange d’huile de coco et de poudre de cacao, c’est excellent pour la peau », explique Becky. En fait, ce n’est là qu’une composante de ce traitement, qui vise à satisfaire les sens puérils et à procurer une dose de relaxation à de petits corps surexcités.

Après avoir tendrement massé les petons de mes rejetons, Becky les enveloppe dans une serviette chaude pour ensuite grattouiller leur occiput avec une fourchette circulaire aux bienfaits manifestes.

Le traitement se termine par une séance de dégustation de tranches de concombre, jusqu’ici déposées sur les orbites des enfants. « Il y en a qui raclent le chocolat de leur visage avec ces tranches, avant de les engloutir ! », assure Becky.

Les miens préféreront étamper leur faciès sur une serviette et créer un brun suaire, avant de se débarbouiller et de mettre le cap sur l’immense piscine chauffée extérieure — un peu tiède, cependant —, accessible depuis l’intérieur.

Évidemment, on ne se rend pas à la plus vénérable station de ski vermontoise uniquement pour se faire engluer de cacao ou se laisser mijoter dans une soupe chaude. Fondée dans les années 30 non loin du propret village de Stowe — toujours aussi croquignolet, authentique et bien préservé —, le Stowe Mountain Resort forme aujourd’hui un vaste domaine skiable de 719 mètres de denivelé et 485 acres de superficie (contre 662 acres à Tremblant), réparti en 116 pistes.

À peine 16 % d’entre elles sont de calibre débutant (contre 55 % pour l’intermédiaire), essentiellement regroupées à la base du Spruce Peak. Mais d’autres pistes pour néophytes, comme l’interminable Toll Road (six kilomètres de longueur) partent de l’autre secteur du centre, celui du mont Mansfield (le plus haut sommet vermontois, à 1340 mètres) pour aboutir dans une autre zone pour novices, celle de la remontée Toll House. Les deux versants sont reliés à la base par une télécabine attenante à une autre télécabine menant au très panoramique Cliff House Restaurant, à 1105 mètres.

Si plusieurs services (garderie pour les trois mois et plus, camp de ski d’une heure ou d’une journée, soirées cinoche et pizza au Lodge, etc.) sont taillés sur mesure pour les familles — les familles aisées, s’entend —, le centre de ski passera bientôt à la vitesse familiale supérieure lorsque sera inauguré, l’été prochain, le Children’s Adventure Center, un parc d’amusement intérieur qui sera doublé d’une patinoire extérieure.

Des centaines de millions en investissements

Il faut savoir que, depuis quelques années, les investissements pleuvent sur Stowe : nouvelles remontées, près de 650 nouveaux canons à neige, aménagement d’une salle de spectacles de 420 places et bien des infrastructures pour prolonger la saison au-delà de l’hiver et rendre les lieux attrayants à l’année, comme c’est le cas de bon nombre de centres de ski vermontois.

Il en va justement ainsi de Jay Peak, la station vertmontoise la plus fréquentée par les Québécois (50 % de sa clientèle est canadienne), et qui a inauguré fin 2011 l’épatante Pump House. Doté d’un toit escamotable, ce parc aquatique intérieur est vaste comme un terrain de football et comprend jeux d’eau, glissades aquatiques tarabiscotées, vague stationnaire pour surfer, zone pour tout-petits et lazy river — un minicours d’eau en boucle d’un quart de kilomètre, où on se laisse porter par le courant, le popotin enfoncé dans un beigne translucide gonflable. En prime, une aire de restauration et un bar jouxtent le parc, pour que les parents s’enfilent une pinte d’IPA locale tandis que leurs ados essaient La Chute, un toboggan tubulaire en partie vertical, où on atteint 70 km/h…

Couplé au vaste et über-cool Hotel Jay, la Pump House voit déferler les skieurs de tout âge en fin de journée, où lorsque les cocktails météo préparés par le grand barman de la nature sont indigestes. Mais pour le reste, la station n’est pas la plus accessible qui soit : 20 % des pistes sont de niveau débutant (dont celles de la zone d’apprentissage), et même la bucolique Ullr’s Dream, qualifiée d’intermédiaire, comporte quelques passages corsés le long de ses 4,5 kilomètres. En revanche, côté ski technique et sous-bois, on est servis, y compris chez les jeunes : témoin en est le Kokomo, une piste boisée taillée sur mesure pour les petites gambettes.

Si pas moins de 300 millions $ ont été investis à Jay Peak depuis 2008 (3 hôtels, 200 unités de condo, un aréna, etc.), l’essentiel de ces sommes est allé ailleurs que dans le domaine skiable et les remontées, dont certaines demeurent vieillottes et lentes. Heureusement qu’il y a le télésiège quadruple Flyer Express (qui rallie le sommet en sept minutes souvent éventées), le nouveau télésiège Taxi ainsi que le Tram, seul téléphérique desservant un centre de ski dans l’est nord-américain, et qui s’accroche vertigineusement au faîte de Jay, à 1209 mètres.

Cela dit, s’il est un centre de glisse vermontois qui se distingue par son penchant pour la famille, c’est bien Smuggler’s Notch. Surtout lorsqu’un peu de féerie naturelle s’en mêle.

Au royaume de la reine des neiges

« Je n’ai jamais rien vu de tel ! », s’exclament les uns. « C’est incroyable, nous sommes carrément en train de skier dans un arc-en-ciel ! », lancent les autres, ébaubis par le décor ambiant. « C’est comme si la reine des neiges était passée par ici la nuit dernière, tu ne trouves pas ? », dis-je pour ma part à fifille.

Ce jour-là, tout le massif de Smuggler’s Notch était un extraordinaire jardin de givre, comme si chaque arbre, chaque branche avait enfilé un mince gant de frimas frémissant au vent. La veille, l’humidité qui prévalait s’est littéralement scotchée à la forêt ; pendant la nuit, elle s’est cristallisée sur toute chose, rendant chaque remontée, chaque descente fabuleusement féerique.

En ces hautes altitudes et sous un ciel pétant d’azur, les cristaux de neige fabriqués par les canons, poussés par les vents, ont même tôt fait de devenir très volatiles, créant d’éblouissants parhélies (des arcs-en-ciel circulaires doublés d’un halo où le soleil se multiplie). Et quand nous avons finalement osé gagner en télésiège le sommet de la Madonna Mountain (1109 mètres), c’est une partie d’un Vermont gracieusement givré qu’on a pu embrasser par-delà les nuages, dans un fantastique panorama de 360 degrés, entre les arbres emprisonnés dans leur gangue de glace.

Même quand l’enchantement naturel ne prévaut pas, le domaine skiable de Smuggler’s Notch demeure éminemment indiqué pour la famille. Plus suranné et rustique que Stowe et Jay Peak, mais d’autant plus sympathique, Smuggs hérite année après année du titre de No 1 Family Ski Resort in North America par les lecteurs de Ski Magazine.

En débarquant dans l'« America’s Family Resort », on comprend vite pourquoi : les hameaux de condo (aux immenses unités tout équipées) qui s’étendent à sa base comprennent plusieurs sites de divertissement, dont un petit complexe intérieur avec piscines chauffées, bains tourbillons et jeux aquatiques, et un autre formé d’une vaste tente — la Fun Zone, ouverte tard en soirée — avec jeux gonflables, minigolf intérieur et divers divertissements — le tout étant cependant un peu vétuste.

Tous ces sites, mais aussi la patinoire, la zone nocturne de sauts en ski et en planche, les glissades sur chambre à air et les condos, sont reliés par une navette hyperefficace et disponible sur simple appel, ce qui permet de laisser sa voiture au condo et de se faire déposer là où on veut, y compris au pied des pentes.

Au Treasures, la garderie de la station, on accepte même les gamins dès l’âge de six semaines, et tout est prévu pour qu’ils se familiarisent avec la glisse dès qu’ils tiennent debout grâce à de l’équipement fourni sur place et à un minitapis magique.

Pour le reste, la station de 310 acres (excluant les 750 acres dans les boisés entre les pistes), répartis sur trois montagnes, compte 78 pistes qui ont hérité de 250 nouveaux canons à neige ces dernières années. Si plusieurs d’entre eux recouvrent allègrement des pistes de haut calibre, d’autres arrosent les pentes et zones d’apprentissage de la Morse Mountain, où se trouve le village de restos, de bars et d’autres commerces plus ou moins familiaux.

Ah ! C’est aussi là qu’une célèbre entreprise vertmontoise, Ben Jerry’s, a presque pignon sur piste, non loin de la billetterie. Parce qu’une crème glacée, été comme hiver, conclut aussi bien la journée d’un jeune sportif, sinon mieux, que s’il se faisait tartiner la bouille de chocolat.

En vrac

S’y rendre. Jay Peak est situé à environ 90 minutes de Montréal (via Mansonville, hormis le temps d’attente au poste-frontière de Highwater, souvent désert), alors qu’il faut compter environ deux heures et demie pour gagner Stowe et Smuggler’s Notch (via l’autoroute 89 et le poste de Philippsburg). L’été, ces deux stations voisines sont à 10 minutes l’une de l’autre ; l’hiver, il faut contourner le massif montagneux en une heure de route. Bon à savoir : Jay Peak accepte le dollar canadien au pair si on paie comptant, et il est souvent moins cher d’acheter ses billets sur le site Web des stations — à considérer, surtout dans le cas de la très coûteuse Stowe.
 
Autres activités. Les trois centres de ski précités disposent d’un réseau attenant de sentiers de ski de fond et de raquette, mais c’est à Stowe que le premier centre de ski de fond des États-Unis a vu le jour autour du Trapp Family Lodge — qui appartient à un descendant de la célèbre famille von Trapp —, avec 100 kilomètres de sentiers. À Smuggs et à Stowe, des parcours d’hébertisme aérien avec tyroliennes sont également ouverts l’hiver. Pour la liste complète d’activités (soirées de dégustation de chocolat, yoga, karaoke, etc.), consultez le site de chaque station (voir ci-dessous).
 
Hébergement. Immense, chic et fort bien situé, le Stowe Mountain Lodge dispose de 312 chambres ultraconfortables et de tout acabit, avec minicuisinette et foyer, et d’un très bon resto, le Solstice. À Jay Peak, The Hotel Jay dispose quant à lui de vastes chambres conçues pour les familles skieuses, avec lit escamotable et vestiaire à équipement. Une grande arcade de jeux électroniques et plusieurs restaurants où on sert des portions immenses sont situés à même l’hôtel, relié par tunnel souterrain aux établissements voisins.
 
Renseignements : stowe.com, smuggs.com, jaypeakresort.com, skivermont.com.