Mexico, la ville éléphant

La Casa Azul de la peintre Frida Kahlo, devenue musée dans le charmant quartier de Coyoacán. Toute une époque a eu cours ici: outre Diego Rivera, son mari, les murs ont vu passer nombre d’artistes et de politiciens, dont le révolutionnaire russe Léon Trotski, en asile politique au Mexique de 1937 à 1939 et avec qui Frida aura une aventure.
Photo: Geneviève Tremblay Le Devoir La Casa Azul de la peintre Frida Kahlo, devenue musée dans le charmant quartier de Coyoacán. Toute une époque a eu cours ici: outre Diego Rivera, son mari, les murs ont vu passer nombre d’artistes et de politiciens, dont le révolutionnaire russe Léon Trotski, en asile politique au Mexique de 1937 à 1939 et avec qui Frida aura une aventure.
Mexico — Tentaculaire et discordante, Mexico est un pays. Juchée à 2240 mètres d’altitude, la mégapole charrie un amas de possibles à ce point considérable qu’on choisit de se faufiler, incognito, dans ses jolies évidences comme dans ses chemins de traverse.

Pour inspirer Mexico City Blues à Jack Kerouac, il fallait à la capitale mexicaine bien davantage qu’un pouvoir d’attraction — il lui fallait un rythme. Presque 60 ans après le passage du beatnik sur la route du Distrito Federal, on réalise que notre quête est semblable : trouver son chemin en épousant le rythme asynchrone de cette ville éléphant.

Ce matin, on a rendez-vous avec Frida Kahlo. Ou plutôt avec sa chère Casa Azul devenue musée, que l’artiste n’a jamais quittée et qui s’étend, vaste et claire, dans le charmant quartier de Coyoacán. Destination fort prisée, la maison n’en est pas moins émouvante : toute une époque a eu cours ici. Car, outre Diego Rivera, le mari de Frida, ses murs ont vu passer nombre d’artistes et de politiciens, dont le révolutionnaire russe Léon Trotski, en asile politique au Mexique de 1937 à 1939 et avec qui Frida aura une aventure.

Si Kahlo est déjà imprimée dans l’imaginaire mexicain, sa présence nous suit ici partout. Chaque pièce de la Casa fait renaître la lucidité, l’excentricité, surtout la force fragile de cette icône mexicaine, mère d’une mode et d’un art qui porteront toujours sa signature. Tout y est : ses plus troublants autoportraits, son atelier aux pots de peinture séchés, ses livres d’histoire et de philosophie, même son lit à baldaquin au célèbre miroir — là où, quelques mois après son terrible accident, elle se choisira comme premier modèle.

Museo Frida Kahlo: 247 Londres, Colonia Del Carmen, Coyoacán.

Lentes déambulations

Au sortir de la Casa Azul, pas d’hésitation qui tienne : il faut s’enfoncer dans les petites artères aux devantures colorées, qui débouchent ici sur le jardin Hildalgo parcouru de familles, là sur la paisible et minuscule Plaza Santa Catarina au clocher jaune pâle. Sur le chemin, une petite église comble nous invitera même à chanter les cantiques avec l’assemblée du dimanche. Coyoacán a le cœur sur la main.

Après une pause jugo antigripal à l’un des kiosques du coin, on migre tranquillement vers Roma et Condesa, deux quartiers universitaires bohèmes aux longues avenues bordées d’arbres — on se croirait dans le Vedado, à La Havane. Faune estudiantine oblige, le voisinage accueille son lot de cafés, de villas et de librairies poussiéreuses, où l’on peut dénicher de vieilles cartes postales et des clichés ridés.

Avec de la chance, les portes de la très belle Casa Lamm seront ouvertes : cette ancienne résidence du début du XXe siècle, transformée en centre culturel qui se fait aussi école des beaux-arts, bibliothèque, galerie d’art, librairie et café, autorise la flânerie dans ses cours et corridors. Sinon, on peut se rabattre sur le ravissant espace d’El Péndulo, une librairie-cabaret aux rayons bien garnis et au toit-terrasse jouissant d’une belle vue sur le quartier.

Casa Lamm: Álvaro Obregón 99, Roma Norte.
El Péndulo: Álvaro Obregón 86, Roma Norte.

L’heure lucha libre

Quand le crépuscule descend sur le zócalo et que les montagnes environnantes disparaissent dans le smog, Mexico se drape dans son mystère. En route pour le match de lucha libre à l’Arena México, on traverse les rues baroques à l’ouest du centre, là où se terrent ces cantinas assombries qu’on cherchait justement la veille.

À l’approche de l’aréna, l’atmosphère est fébrile : il faut dire que les luchadores ont un capital de sympathie acquis au Mexique. À cheval entre la lutte, la comédie et le théâtre, la lucha libre est ici un sport « national » qui soulève les foules avec ses batailles aériennes si fluides qu’elles en paraissent chorégraphiées.

En ce soir d’orage, l’atmos­phère est d’ailleurs électrique. La foule acclame les lutteurs qui arrivent, masqués, costumés et tout à leur personnage, sur la scène tonitruante. La Mamma Lucha, une inconditionnelle qui hurle de son côté de la passerelle, se fait invectiver par un autre partisan exalté qui claquera dans les mains des luchadores à chaque round.

Dans une telle ambiance, l’étranger est presque sous le choc — et même si le match durera près de trois heures, on ne comptera jamais les rounds, allant jusqu’à crier en chœur avec les fans.

À l’Arena México, la « cathédrale » de la lucha : 189 Calle Dr Lavista, Colonia Doctores.

Le Mexique en ballet

Impossible de flâner dans Mexico sans tomber nez à nez avec le Palacio nacional de las Bellas Artes, une bâtisse monumentale érigée sous le règne de Porfirio Díaz et classée, avec le centre historique de la ville, au patrimoine mondial de l’UNESCO.

À sa programmation régulière, prestigieuse vitrine des beaux-arts mexicains, figure désormais le Ballet folkórico de México de la chorégraphe mexicaine Amalia Hernández, qui tourne depuis 60 ans et qui a voyagé dans autant de pays.

Qu’on se le dise, la prestation est remarquable — et pas seulement pour l’étranger, les spectateurs mexicains étant nombreux dans la salle. Réglées au quart de tour, vives et colorées, les 40 chorégraphies nous promènent dans une histoire dansée du Mexique — de Jalisco à Veracruz et jus­qu’au Yucatán — en intégrant la musique de mariachis et une centaine de danseurs virtuoses fabuleusement costumés.

On ressort du Palacio étour­di par un tel métissage culturel sur un seul territoire.

Au Palacio nacional de las Bellas Artes: Avenida Juárez au coin Eje Central, Centro Histórico

Virée à Tepoztlán

Si la plupart des voyageurs en quête d’une escapade mettent le cap sur Teotihuacán, l’immense cité préhispanique du nord-est de Mexico, la couronne sud de la capitale reste passablement riche en petites perles nichées dans les montagnes de la sierra.

À une heure d’autobus des faubourgs de la capitale, la petite Tepoztlán n’est peut-être pas un site archéologique majeur mais elle marie tous les charmes mexicains : des rues suspendues entre les montagnes, un splendide ancien monastère dominicain, une église délavée cons­truite par des missionnaires espagnols au XVIe siècle et, quoi d’autre, un grand marché local — où, oui, on peut commander 15 enchiladas par inadvertance et rire de bon cœur du quiproquo avec la cocinera.

En milieu d’après-midi, la chaleur est telle qu’on oublie aussitôt l’idée de grimper la montagne voisine pour jeter un œil à la pyramide de Tepozteco. Assis pour souffler sur les bancs de pierre à l’ombre de l’église, on regarde plutôt les montagnes. Et l’on sait qu’on retrouvera bientôt Mexi­co qui, même indomptable et polluée, a un je-ne-sais-quoi de magnétique.