Des rosés de chez nous

Abricot clair, corail ou saumoné, autant de robes pour pigmenter le nuancier des rosés
Photo: Jean Aubry Abricot clair, corail ou saumoné, autant de robes pour pigmenter le nuancier des rosés

Bien qu’il soit actif sur une base annuelle, le MLRS (Mouvement de libération du rosé saisonnier), dont je suis à ce jour le secrétaire perpétuel et le seul membre actif, vient une fois de plus vous agacer avec ce vin qui n’est ni blanc ni rouge, qui a le popotin assis entre deux chaises et qui est tout sauf genré. Un vin en somme considéré par plusieurs comme étant si superficiel à la dégustation qu’aucune encéphalographie digne de ce nom ne daigne enregistrer la moindre activité intellectuelle dans l’espace qui vous tient lieu de boîte crânienne. Bref, ça ne vole pas haut.

Pourtant… telle une marée dans le bas du fleuve, vous y revenez inlassablement. C’est ce qu’en témoigne la catégorie globale des rosés (y compris ceux de chez nous), en croissance de 4,5 % en volume et de 8,4 % en valeur pour l’année financière 2021-2022 vs 2020-2021. 25 produits se grefferont à l’offre des 250 proposés l’an dernier, avec ajouts ponctuels à l’automne et en fin d’année.

La SAQ faisait parvenir cette semaine au Devoir une brochette d’échantillons de rosés IGP Vin du Québec. Quelques remarques. Primo, la capsule à vis est aussi logique et efficace pour ce type de produit que le sont les cascades en hélicoptère pour Tom Cruise. Secundo, nos hybrides sont si performants en raison de leur caractère singulier, mais surtout de leurs belles acidités, qu’ils semblent nés pour accoucher de tels bijoux, quel que soit le millésime. Et, tertio, rarement avons-nous ici une qualité d’ensemble si manifeste pour des vins aussi digestes. Nous avons déjà abordé dans cette chronique le sujet d’une bouteille unique stylisée « IGP Vin du Québec ». En raison d’une pénurie mondiale de verre, et par souci de récupération du verre en question, ne serait-il pas temps pour l’Association des vignerons du Québec de se doter d’un format unique habilement identifiable pour les consommateurs, une bouteille qui nous distinguerait ? La question est de nouveau posée ! En attendant, quelques impressions pour des rosés d’ici, tous du millésime 2021… À noter que la dégustation se poursuit sur la plateforme Web du Devoir.

Marie Rose, Vignoble Les Vents D’Ange (13,90 $ – 12123657). Le cépage pionnier offre tonus, texture et des notes franches de rhubarbe et de pomme verte. Bel équilibre. (5) © ★★ 1/2

La Halte des Pèlerins (15,95 $ – 11833753). Les cépages frontenacs enrichissent une bouche charmeuse, pleine, vivante et largement fruitée. La maison le propose sur la truite des Bobines, les tapenades d’olives et les cannellonis de veau… miam. (5) © ★★ 1/2

Coquillages, Côte de Champlain (15,10 $ – 14575294). Le seyval noir domine ici l’assemblage et assure ici une prestation à la fois minérale, où l’orange sanguine ajoute au charme, tout en demeurant dans un profil droit et bien tracé. Une découverte pour ma part. (5) © ★★ 1/2

Champs de Florence, Domaine du Ridge (15,95 $ – 741702). Marie-Florence, tout comme ce vin dont le nom est inspiré de la fille du propriétaire, a de belles joues couleur cerise et un discours fruité qui l’est tout autant. Vivacité et amertume se disputent une bouche digeste, en relief. (5) © ★★ 1/2

Versant, Coteau Rougemont (15,85 $ – 12644153). Du caractère ? Évidemment ! Une bouche généreuse aussi, vivante, décomplexée, savoureuse. (5) © ★★ 1/2

Cuvée Détente, Léon Courville (15,95 $ – 11686626). Cet assemblage pour parts égales de seyval noir, de chaunac et de maréchal foch me semble nettement plus sec qu’autrefois, sans pourtant se départir de sa superbe et de la prestance de son caractère fruité. C’est léger, insistant, pourvu d’une agréable amertume en finale. (5) © ★★ 1/2

Rosé Gabrielle, Vignoble Rivière du Chêne, Québec (16,25 $ – 10817090). La maison tire une robe soutenue de cet assemblage harmonieux de seyval noir, frontenac rouge, pionnier et frontenac blanc. Sec, simple, vivant, croquant, bref, servir très frais sur vos salades estivales. © ★★ 1/2

L’Orpailleur (16,55 $ – 14721950). Rien à lui reprocher et tout à gagner, ici, à commencer par un profil fruité bien net, appétant, sec, simple, friand et digeste. On en boirait… alors buvons-en ! (5) © ★★ 1/2

Domaine Labranche (16,95 $ – 14721861). La dominante de frontenac blanc dessine déjà le caractère de ce rosé qui possède volume, vitalité, vinosité et densité. Un rosé de repas. (5) © ★★ 1/2

Vin Gris, Château de Cartes (22,95 $ – 14559358). L’assemblage est convaincant, le profil plutôt fin et détaillé et le toucher de bouche fort subtil. L’ensemble est digeste et léger sans sacrifier au style, à la personnalité. Vaut le détour ! (5) © ★★★  

Quelques Rosés Cuvée 2021

Laguna de la Nava Rosado, Espagne (12,20 $ – 12238008). Le rosé de piscine ? Oui, mais sans nuances de chlore, plutôt celles de levures aromatiques qui rehaussent le caractère de ce tempranillo savoureux, tout en rondeur. (5) © ★★

Carrelot des Amants, Brulhois, Sud-Ouest, France (12,85 $ – 620682). Merlot, malbec et cabernet franc sont ici vinifiés pour en extraire tous les arômes voulus, des nuances fruitées qui collent aux cépages tout en leur fournissant un palais généreux, frais et parfaitement homogène. À ce prix, tout simplement incontournable. (5) © ★★ 1/2

Meinklang « Prosa », Sec frizzante, Meinklang, Autriche (18,75 $ – 14651824). Initier votre adolescent au plaisir du vin rosé ? Ce moustillant assemblage composé d’une majorité de zweigelt et de blaufränkisch lui fera reconsidérer ces boissons énergisantes bourrées de sucre à vous déprimer le plus sincère des diabétiques. Une petite merveille de transparence, légère en alcool, au goût net et tranché de fraise des champs, bien vivant et digeste à souhait, vendu à prix d’ami. (5) © ★★★

Domaine Houchart, Côtes de Provence, France (19,75 $ – 11686503). Comme à son habitude, ce rosé haut en flaveurs joue d’intensité fruitée et épicée avec rondeur et touche au but. « Un rosé, moi j’aime ça quand ça goûte ! » me disait ma compagne de table. Madame est servie ! (5) © ★★ 1/2

Château de L’escarelle 2021, Coteaux Varois en Provence, France (19,95 $ – 14678373). Ce rosé bio chuchote à l’oreille des mots tendres et joue de discrétion, presque de pudeur. Mais c’est la finesse d’ensemble qui touche, révélant ce qu’il faut du fruité et du terroir, sans toutefois le crier à tue-tête. Parfait à l’apéro sur des rillettes de truite saumonée. (5) © ★★★

Rosato « Maioliche », Tenuta Viglione, Les Pouilles, Italie (20,05 $ – 14977226). Ce rosé bio bien sec à base du primitivo local porte en hauteur ses flaveurs intrigantes et originales de marmelade d’orange de Séville et de lavande sur une bouche évocatrice, à la fois tendue et profonde, se resserrant doucement sur une longue amertume en finale. Singulier, déroutant, mais aussi bourré de caractère. (5) © ★★★

Cuvée de L’Écusson Rosé Brut, Bernard-Massard, Luxembourg (20,90 $ – 11140674). Ce pinot noir mousse ici avec vigueur et impétuosité, sans la moindre gêne, mais avec toute la conviction festive voulue. Plutôt simple d’expression, il rehaussera bien sûr mousse de foie, gravelax, mais aussi desserts peu sucrés aux petits fruits rouges. (5) © ★★ 1/2

Rollier, Château La Martinette, Côtes de Provence, France (21,80 $ – 13448699). Ce bio — dont le rolle et le tibouren ajoutent leur touche de singularité — s’inscrit avec une tenue ici magnifiée par une touche minérale qui vous maintient sous son joug et capte longuement les sens. Un rosé profond, détaillé, admirable de texture, de profondeur. Un rosé de lieu à décliner sur une gastronomie fine, telle qu’une lotte grillée à la provençale ou des Saint-Jacques et leurs jus d’orange sanguine. (5) © ★★★ 1/2 ©

Pétale de Rose, Côtes de Provence, France (21,90 $ – 425496). Au moment d’écrire ces lignes, la petite soixantaine de rosés du millésime 2021 dégustés se fait coiffer d’une natte encore une fois par ce classique de Régine Sumeire, un rosé cumulant la finesse, la cohésion, la profondeur, la texture et la longueur en bouche. Il y a ici une âme — cette soul des Anglo-Saxons — et une petite touche personnelle, comme si Régine engageait la conversation avec vous en vous invitant à sa table où son gratin d’aubergines vous attend. (5) © ★★★ 1/2

Bandol Rosé, Domaine La Suffrene, France (29 $ – 12842256). Mourvèdre, cinsault, carignan et grenache noir confèrent profondeur et complexité à cette cuvée évocatrice, à la sève riche et puissante, d’une texture suave, avec ce qu’il faut de fraîcheur pour épouser à la fois la soupe de poisson et le tagine marocain. Passez-le une bonne heure en carafe sans le servir trop frais. (5) © ★★★ 1/2

À grappiller pendant qu’il en reste!

Syrah 2020, Bodegas Aessir, Espagne (22,65 $ – 14930680). Du fruit, beaucoup de fruit, voilà ce que propose cette cuvée issue de l’agriculture biologique dont la grande fraîcheur porte le palais avec allégresse et gourmandise, sur une trame serrée de tanins souples, épicés, légèrement fumés. Le servir frais sur les brochettes marinées ou sur un sandwich au porc fumé effiloché lui offre carrément une perspective plus festive. (5) © ★★ 1/2

Botti Langhe 2020, Pecchenino, Piémont, Italie (30,25 $ – 13675306). Quel style, quelle envolée lyrique se permet ici le nebbiolo ! Comme s’il chantait au palais sous le timbre fin de ses tanins modulés avec fraîcheur et chaleur de ton, sans lourdeur. Un nebbiolo qui évoque, dans la forme comme dans le fond, mais surtout par sa pureté et l’émotion dégagée, les cabernets francs du Ligérien Mathieu Vallée en appellation Saumur Champigny. Tous deux de petits bijoux pour amateurs exigeants et raffinés. (5) © ★★★ 1/2

Kreuznacher Krötenpfuhl Riesling Kabinett 2020, Dönnhoff, Nahe, Allemagne (34,25 $ – 12587865). L’expérience Dönnhoff est unique. La traçabilité liée au terroir, au cépage et au millésime se piste au centimètre près et la large gamme proposée cadre avec une précision toute germanique, voire diabolique avec les cépages vinifiés. Ici, le kabinett porte haut ses 47 grammes de sucre au litre, mais c’est sans reconnaître l’habilité de la maison à les dédramatiser sous l’impact d’acidités et de perceptions minérales fortes qui en atténue la teneur. Notes de silex, de citron, de fleurs blanches sur une bouche légère (9 % alc. / vol.), longue et très pure. (10 +) © ★★★★

Arretxea 2019, Irouléguy, Pays Basque, France (34,75 $ – 12097911). Une impression médiévale se dégage de ce rouge empreint d’un mystère profond, insondable. Comme s’il fallait s’assurer d’en boire plusieurs lampées pour en tirer le sens, mais aussi la contradiction première, à savoir sa prédisposition pour la légèreté, alors que tout indique le contraire. Le paradoxe ici est que la robe d’encre contredit cette perception attribuée aux saveurs atramentaires qui devraient normalement suivre, ce qui n’est pas le cas. Tannat et cabernets demeurent fins d’esprit et de corps, comme portés par une grâce terrienne que la biodynamie élève plus encore. Un rouge incroyablement digeste qui nous arrive d’une autre époque, admirablement vinifié et doté d’un caractère certain. (5 +) © ★★★ 1/2

Sancerre « Le Chêne Marchand » 2020, Pascal Jolivet (39,75 $ – 14890788). Je vous le propose, sachant que je m’attendais à plus de profondeur de cette parcelle prestigieuse. Vrai qu’il y a ici finesse et clarté, mais le fruité vivace peine à convaincre tant il manque de chair et de charme. La finale, abrupte, tombe à plat. Pascal Jolivet nous avait pourtant habitués à plus d’âme dans ses nombreuses cuvées. Vous pouvez grappiller, bien sûr, mais je tenais à faire le point avec vous. (5) © ★★ 1/2

Saint-Aubin 1er Cru en Rémilly, Domaine de Montille, Bourgogne, France (79 $ – 14874593). Ce domaine brille avec éclat au firmament des grandes maisons bourguignonnes. Et ce chardonnay bio assure sa notoriété sans fléchir. Si le « simple » Bourgogne Blanc 2018 (48,50 $ – 14683156 – (5) © ★★★ 1/2) disponible lui aussi en petites quantités intéresse par son superbe équilibre, ce 1er cru invite à inscrire ses rêves sur une orbite nouvelle. Pour vous situer, ce lieu-dit jouxte au nord la parcelle Dents de Chien qui, elle, borde LE Montrachet. Nous sommes ailleurs évidemment, mais on retient ici la tension et la finesse, l’apport superbement mesuré du boisé, le relief du fruité qui donne cette impression de « sucer » le vin longuement, bref, profitez car il est rare. (5 +) © ★★★★



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