Pépites bourguignonnes

Complicité familiale entre Jean (à gauche) et Valentin Montanet se trouvant sur la parcelle La Châtelaine
Photo: Jean Aubry Complicité familiale entre Jean (à gauche) et Valentin Montanet se trouvant sur la parcelle La Châtelaine

Le vignoble de la Côte Saint-Jacques (déjà mentionné dès l’an 1082), situé dans l’Yonne, près de Joigny, serait-il le moins étendu de la grande Bourgogne avec ses quelque 360 petites ouvrées (environ une quinzaine d’hectares) ? Bonne question pour sommeliers désœuvrés ! Ressuscitée avec son vin gris à base de pinot beurot, l’appellation la plus septentrionale du pays des Burgondes est l’exemple même de ces petites pépites bourguignonnes qui, tel un morceau de puzzle égaré, complètent pourtant un tableau viticole fort cohérent.

C’est aussi ça, la Bourgogne. Cette ancienne région administrative constituée des départements de l’Yonne, de la Côte-d’Or, de la Nièvre et de la Saône-et-Loire laisse à penser que l’on n’en fera jamais tout à fait le tour. Et, ma foi, c’est bien comme ça. Je n’ai jamais mis les pieds en appellation Côte Saint-Jacques, encore moins en bordure ouest, du côté des Coteaux de Tannay (21 ha) et des Côtes de la Charité (45 ha), aux limites du Val de Loire.

Plus connue celle-là, du moins au Québec, avec par exemple les ambassadeurs émérites que sont les domaines La Sœur Cadette et La Croix Montjoie, l’appellation Bourgogne Vézelay (actuellement de 70 ha plantés sur un potentiel de 250 ha) adossée aux portes du Morvan se taille visiblement une place de choix sur l’échiquier bourguignon. Et dans le cœur des consommateurs d’ici qui flairent bien l’aspect authenticité/qualité/prix des vins proposés. Le Devoir était de passage sur place la semaine dernière, après, il va sans dire, le recueillement d’usage à la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay.

Le Bourgogne Vézelay

 

L’histoire des Montanet est sans doute récente, mais elle témoigne de l’obstination de paysans devenus vignerons que rien ne décourage. Une famille qui, à l’époque (1999), allait constituer l’un des deux premiers domaines voués à l’agriculture biologique dans l’Yonne. Les Montanet, c’est d’abord le patriarche Jean, chez qui, manifestement, on ne marche pas sur les arpions. « Estranger du dehors », le voilà qui rencontre sur place sa compagne, Catherine, dont l’intérêt pour la polyculture, mais plus spécifiquement pour la vigne, l’amène à se saisir de mentors comme le Chablisien Bernard Raveneau et, plus tard, les Lapierre et Pacalet en Beaujolais (pas les derniers venus !) pour se réclamer du beau vin, de ce vin sain, intègre et digeste qui, jusqu’à aujourd’hui, marque le style de la maison.

Photo: Jean Aubry Parcellaire des Montanet avec, en arrière-plan, la basilique Sainte-Maire-Madeleine de Vézelay

Président jusqu’en 2003 de la coopérative qu’il a lui-même créée, Jean la quittera, déçu sans doute des prix consentis par celle-ci pour sa propre production bio, mais affranchi désormais de toutes contraintes. S’ensuit un passage à vide, car sans client à l’horizon, vu son passé de coopérateur. L’homme fera la rencontre de l’importateur étasunien Kermit Lynch l’année suivante, qui lui achète ni plus ni moins que sa récolte entière. Plus que du beurre sur les épinards, c’est une valorisation de ses convictions qu’il partage sur son propre vignoble (11 ha au Domaine de la Cadette) et sur celui de sa compagne (8,5 ha au Domaine Montanet-Thoden). Deux entités complétées par une autre vingtaine d’hectares (Les Sœurs Cadettes), que pilote désormais le fiston Valentin du haut de ses 35 piges.

Si la structure de négoce qu’a développée Valentin (pour s’assurer une trésorerie) permet de vinifier des melons de Bourgogne (issus du Muscadet), des gamays (de Chénas et de Juliénas en Beaujolais), des chardonnays et des pinots noirs (du Mâconnais) avec cette même ferveur de transparence et d’intégrité que le fruit de ses propres vignobles, le vigneron n’est d’aucune chapelle stylistique, sinon celle de la fidélité au terroir « J’aime à penser le vin à l’image de la lisibilité d’un plat en cuisine, dans cet esprit de traçabilité et d’accompagnement naturel. »

Avec une production réduite de 92 % pour le millésime 2021 (foutu gel !), il faudra non seulement épauler Valentin pour les millésimes à venir (et tous les vignerons « grillés » par le fléau) en se concentrant déjà sur l’éclatant Bourgogne La Sœur Cadette 2020 (25,55 $ – 11460660), à la fois net, sapide, léger, précis et désaltérant (5) ★★★, mais aussi s’assurer de mettre de côté quelques flacons de La Châtelaine 2019 (36,25 $ – 11094621 — à venir en avril), une cuvée parcellaire qui résume la complexité des sous-sols vézeliens, mais « qui a le goût de l’endroit », comme aime à le mentionner le vigneron. Énergie, élégance et haute palatabilité, avec une sensualité particulière qui échappe peut-être aux vins du Chablisien, souvent plus verticaux. (5) ★★★ 1/2 ©

À grappiller pendant qu’il en reste!

Cabernet Sauvignon Reserva 2018, Terrazas de los Andes, Mendoza, Argentine (20,10 $ – 13551371). Peut-on encore parler de vins masculins et de vins féminins ? À une certaine époque, oui. Aujourd’hui, les pincettes sont de mise et, comme j’ai égaré les miennes, je passerai mon tour sur le plan descriptif. Ajoutons que ce cabernet demeure musclé et vigoureux, un rien rustique, mais doté d’abondants tanins fruités, boisés et fumés à vous suggérer l’entrecôte grillée de 350 grammes pour polymériser le tout. Bref, c’est savoureux. (5) ★★ 1/2 ©

Valpolicella Classico 2020, Speri, Vénétie, Italie (21 $ – 14199938). Ce rouge bio, quoique simple d’expression, offre un fruité où la cerise et la menthe fraîche étoffent une bouche frivole, légère, dotée de tanins souples rehaussant une fine amertume sur la finale. Servir à peine rafraîchi sur les plats où domine la tomate. (5) ★★ 1/2

Chavet « La Côte » 2020, Menetou-Salon, Loire, France (23,15 $ – 974477). Ce sauvignon bien sec et tonique s’ouvre avec rondeur sur une trame aromatique expressive où le pamplemousse et le poivre blanc dominent, déclinant une fine amertume sur une finale qui invite les poireaux et les asperges fraîches à verdir votre assiette. (5) ★★ 1/2

Mormoraia 2017, Vernaccia di San Gimignano Reserva, Toscane, Italie (23,90 $ – 13465886). Il ne faudrait pas passer à côté de ce blanc sec ample et riche, à la belle robe or profonde, aux flaveurs captivantes de pomme mûre, de pêche et de crème pâtissière, se resserrant en finale sur une amertume fine qui ajoute à la profondeur, à la longueur. Un bio qui offre coffre et personnalité, à servir par exemple sur une soupe de poisson. (5) ★★★ ©

Pinot Noir « Director’s Cut » 2018, Francis Ford Coppola, Russian River Valley, États-Unis (33,50 $ – 14713415). Évidemment aux antipodes du bourgogne cité plus bas, avec ce fruité bien mûr, épicé et lascif qui envoûte et charme rondement, avec tout autant de texture que de plénitude. Certes puissant, mais habilement géré par une acidité appropriée. Gagnera sur une terrine de volaille ou un Époisses pas encore tout à fait affiné. (5) ★★★

Bourgogne « Auguste » 2018, Comte Senard, Bourgogne, France (34,50 $ – 13590601). Oui, du bourgogne rouge. Le mot seul suffit, quand il est bon, à vous déménager au rayon parfumerie d’un grand magasin, avec des nuances florales et fruitées de cerise à vous envelopper de toute part. Ici, il est bon, franc, croquant, séduisant. La faute à Lorraine Senard ? À son père, Philippe, décidément parti trop tôt en 2021 ? Une affaire de famille, que cette histoire viticole nichée du côté d’Aloxe-Corton. Ce « régional » a du mordant et de la clarté, une droiture exemplaire avec ses tanins jeunes, encore perceptibles, hautement savoureux. Un couple de canard Colvert se posait ce matin de printemps par hasard chez moi : le rapprochement gastronomique déjà s’imposait ! (5) ★★★ ©

 

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