Guigal et Jaboulet, des géants du Rhône

Des syrahs conduites sur échalas chez Gilles Barge, en appellation Côte-Rôtie
Jean Aubry Des syrahs conduites sur échalas chez Gilles Barge, en appellation Côte-Rôtie

« Le négociant-éleveur est en quelque sorte un ambassadeur de sa région et de l’appellation contrôlée qu’il défend, en ce sens qu’il ne serait pas dans notre intérêt, pour moi-même et pour les nombreux vignerons avec qui je négocie l’achat de jus pour les élever chez nous dans notre chai familial, d’exporter une production qui ne soit pas à la hauteur de nos aspirations », commentait récemment Philippe Guigal lors d’une première présence dégustation postpandémique au Québec. En somme, être « négociant » et « éleveur » relève du même art que celui du vigneron penché sur les fruits de son propre vignoble.

Les maisons E.Guigal et Paul Jaboulet Aîné (PJA), toutes deux situées dans la vallée du Rhône Nord, sont de celles-là. Tout comme les respectables maisons Chapoutier, Delas et Jean-Louis Chave. Leurs réputations dépassent largement les frontières de l’Hexagone et la qualité d’ensemble, qu’elle provienne de leur propre vignoble ou de leur activité négoce, est exemplaire. Représentées au Québec depuis des décennies, elles livrent une production d’une régularité sans faille, que ce soit sous la houlette de Philippe Guigal (mais aussi de l’infatigable paternel Marcel, qui répugne à prendre sa retraite) ou encore, plus récemment, de Caroline Frey (Château La Lagune à Bordeaux et Billecart-Salmon en Champagne), qui adoptera rapidement la viticulture biologique (et biodynamique) sur le parcellaire maison de PJA. Caroline et Philippe, tous deux œnologues, auraient croisé leur sécateur dans une autre vie que l’on n’en serait nullement surpris. Une génération qui a à cœur les destinées de ce Rhône septentrional livrant ni plus ni moins que les meilleures syrahs, roussannes, marsannes et viogniers de la planète vin.

E.Guigal

 

La maison E.Guigal a-t-elle besoin de présentation ? Votre réponse sera la nôtre. « Nul bien sans peine » est le credo ici. C’est déjà ce à quoi s’employait Étienne Guigal au début des années 1940, alors que l’appellation Côte-Rôtie, vieille de 24 siècles, était réduite comme peau de chagrin. Murets restaurés et vignoble défriché, elle passera à 70 hectares au début des années 1970 à plus de 300 en 2017, des superficies encore trop confidentielles compte tenu d’une demande mondiale stratosphérique.

Au total, sur une poignée d’appellations prestigieuses (Hermitage, Saint-Joseph, Condrieu, etc.), les Guigal disposent de 75 hectares de vignes plantées dans le Rhône Nord auxquelles se greffaient, avec l’achat du Château de Nalys en 2017, 77 autres hectares du côté de Châteauneuf-du-Pape, à quelques enjambées du Château Rayas.

Retenons les toujours très fiables Côtes-du-Rhône Blanc 2020 (20,95 $ – 290296 – (5) ★★★) et Rouge 2018 (20,95 $ – 259721 – (5) ★★★), le fabuleux Condrieu La Doriane 2019 (146 $ – 14728465 – (5) ★★★★ 1/2) ou encore le châteauneuvois Château de Nalys 2018 en blanc (82,50 $ – 14973129 – ★★★★) et en rouge 2018 (14973137 – © ★★★★ ) ainsi que ses seconds vins Saintes Pierres de Nalys 2020 en blanc (50,50 $ – 14973137 – ★★★ 1/2) et en rouge 2017 (14973161 – © ★★★★ ), des vins qui arriveront sur le marché ultérieurement.

Paul Jaboulet Aîné

 

Si elle a réduit les volumes de son activité de négoce, la maison n’en possède pas moins un important patrimoine planté en appellation Hermitage, que ce soit dans le Méal, les Dionnières, les Greffieux, les Roucoules ou les Bessards, où les granites abondent. Au total, Paul Jaboulet Aîné produit environ trois millions de cols sur 125 hectares de vignoble. Le fleuron maison ? Le parcellaire L’Hermite qui fournit la mythique cuvée La Chapelle, dont le millésime 1990 (êêêêê), dégustée sur place à l’époque avec Gérard Jaboulet, avait, en raison de cette alliance finesse-puissance, tout naturellement ouvert les vannes de notre canal lacrymal en nous laissant bouche bée. La définition même du Grand Vin.

La production est ici d’une qualité homogène, avec cette impression d’avoir gagné en éclat et en précision depuis la reprise par la famille Frey en 2006. Ce Côtes du Rhône 2020 « Parallèle » 45 (16,70 $ – 332304 – (5) ★★ 1/2) par exemple est pur régal avec une sapidité exemplaire, alors que le Saint-Joseph « Le Grand Pompée » 2020 (38 $ – 14095371 – (5+) © ★★★ 1/2 – à venir) étonne par sa brillance fine et sa remarquable texture de tanins. Quant au fameux Domaine de Thalabert 2020 en Crozes-Hermitage (48 $ – 14803154 – (5+) © ★★★ 1/2 – à venir), grande sève issue de syrahs « adultes », à la fois riches, profondes, racées, simplement… impériales. Ayez l’œil pour votre cave !

À grappiller pendant qu’il en reste!

Blue Mountain Brut, Vallée de l’Okanagan, Colombie-Britannique, Canada (28,55 $ – 12826192). Du même niveau qu’une méthode traditionnelle du Domaine de Bergeville au Québec ? L’ouest et l’est du pays se rencontrent à mi-chemin pour une bulle de qualité équivalente, ce Blue Mountain brillant de son côté par une espèce d’acuité minérale supplémentaire. Chardonnay (majoritaire), pinot noir et pinot gris s’inscrivent sur un ensemble très peu dosé, énergique, enrichis par plus de 24 mois sur lattes (millésime 2017 dégorgé en 2021). Bref, depuis plus de deux décennies, à mon avis l’un des meilleurs mousseux canadiens. (5) ★★★ 1/2

Brol Grande « Le Fraghe » 2019, Bardolino Classico, Italie (29 $ – 13740577). J’ai souvenir d’un vin de Bardolino vendu à la SAQ à une certaine époque sans style ni caractère, de la flotte en quelque sorte. Ce rouge bio de Matilde Poggi niche aux antipodes de ceux-ci, avec son fruité épanoui, plutôt fin, pourvu de ces flaveurs de jus de cerise dont l’éclat et la sapidité invitent à rêver ce beau coin de pays tout au nord de l’Italie. Sec, léger, aromatique et gourmand : les antipasti en raffoleront. (5) ★★★

Moulin à vent « Terres dorées » 2018, Jean-Paul Brun, Beaujolais, France (29,20 $ – 10837331). Jean-Paul Brun met encore et toujours la main à la pâte avec ce désir à la fois de nous rendre heureux et de faire jaser ses terroirs en profondeur. Ce gamay hume bon la framboise mûre avec, en bouche, de la structure, de la fraîcheur, de la densité et encore une pointe d’austérité liée à la jeunesse. Encore une fois, un rouge bien net, intègre, fort bien étoffé, à servir sur un coq au vin rouge en le passant en carafe deux bonnes heures ou l’attendre de 3 à 5 ans minimum. (5+) © ★★★

Anima 2018, Avondale, Afrique du Sud (32,75 $ – 14439428). Ce chenin blanc bio de haute sève transporte déjà au premier nez, avec tout autant de raffinement que d’éclat et de pureté d’ensemble. Les lies fines enrichissent un fruité large qui trouve à se détailler sous l’élevage qui se veut ici passablement sophistiqué, gagnant en profondeur et déployant, avec une vinosité certaine, des amers nobles qui allongent et allongent encore la finale. Impressionnant ! Trouvera son bonheur sur un tagine ou une volaille au citron et olives. (5+) © ★★★★ 

Chablis 2019, Corinne & Jean-Pierre Grossot, Bourgogne, France (37,50 $ – 14928926). Le vin de Chablis semble avoir rattrapé son retard en matière de prix. Certains s’offusqueront de payer 37,50 $ pour un « régional » alors qu’il commandait à peine plus de 20 $ il y a une décennie, mais voilà, buvez-vous une qualité ou un prix ? Dans le premier cas, vous êtes servis. Et royalement, pour ne pas dire, honnêtement avec ça. Le chardonnay s’y exprime avec un discours terroir fort (silex, fumée, coquille d’huître, citron) avec cette bouche ronde, soutenue, texturée, fraîche et de belle longueur. Les premiers crus de la maison sont aussi à la hauteur. (5) © ★★★ 1/2

Chardonnay 2020, Hamilton Russell Vineyard, Afrique du Sud (49,50 $ – 11662270). Nous causions du Pinot noir 2020 (57,25 $ – 11155737 – © HHH1/2) de la même maison ici même le 11 mars dernier, et voilà ce chardonnay qui lui emboîte le pas sans fléchir le moins du monde. Grand chardonnay de caractère, ample et soutenu sur le plan des flaveurs, un peu à l’image de ces Chassagne-Montrachet par sa sève, avec ce quelque chose d’exotique lié aux « vieux » vins du Nouveau Monde. La palette est détaillée et précise (noisette grillée, touche beurrée, pêche blanche, aubépine), la bouche généreuse, dynamisée par une vivacité inattendue relevée par des nuances citronnées. L’ensemble est équilibré, de belle longueur. (5+) © ★★★★ 


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans

(5+) se conserve plus de cinq ans

(10+) se conserve dix ans ou plus

© devrait séjourner en carafe

★ appréciation en cinq étoiles



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