Bordeaux, ses hommes, ses vins (2)

De juteux merlots sur pied, ici au Château le Puy
Photo: Jean Aubry De juteux merlots sur pied, ici au Château le Puy

Selon les dernières statistiques communiquées par le Conseil interprofessionnel du vin de bordeaux (CIVB), il semble bien que l’appellation girondine se refasse une beauté, dans un contexte, faut-il le rappeler, où les bouleversements climatiques se font déjà bien sentir sur le terrain.

« Cultivons demain, pour un vignoble engagé » est le nouveau credo mis en avant pour explorer de nouvelles avenues (variétés d’intérêt aux fins d’adaptation aux changements climatiques avec les cépages non autochtones arinarnoa, castets, marselan, touriga nacional, alvarinho et liliorila) tout en s’assurant de certifier 75 % des surfaces du vignoble par une démarche environnementale cohérente, détaillait le CIVB en 2021.

L’équipe de Stéphane Derenoncourt (Derenoncourt consultants), citée ici même la semaine dernière, intègre déjà pour sa part ce nouveau changement de paradigme dans ses activités. Les sols bordelais autrefois mortifères sous des rations gloutonnes de pesticides s’inscrivent déjà dans une approche favorisant une biodiversité sans laquelle l’avenir se voit irrémédiablement bouché.

Un acteur incontournable dans l’Hexagone

Rappelons, en quelques chiffres, que Bordeaux demeure le plus vaste vignoble d’appellation d’origine contrôlée avec 108 000 hectares de vignes (25 % en superficie des AOC françaises), dont près de 20 000 hectares sont certifiés, soit en conversion biologique (pour 10 800 hectares et 1034 exploitations, une augmentation de surface de 43 % en un an, selon l’Agence Bio) ou en biodynamie (pour environ 1400 hectares totalisant 72 autres exploitations, selon les données de Demeter et Biodyvin).

Au total, ce sont 5300 viticulteurs, 300 maisons de négoce, 29 caves coopératives et 3 unions (près du quart de la production en AOC), le tout, livrant en moyenne 649 millions de cols par millésime.

Pas de doute, Bordeaux est un acteur incontournable sur le plan vitivinicole dans l’Hexagone.

Si le fait de passer en tête de peloton sur le plan environnemental est tout à son honneur, cela ne doit cependant pas demeurer un vœu pieux en s’assurant par exemple que, pour les 2200 exploitations certifiées en Haute valeur environnementale (avec obligation de résultat sur la biodiversité, le phytosanitaire, la fertilisation et l’irrigation), cette même certification HVE n’est pas que de la poudre aux yeux, comme il semble que ce soit parfois le cas.

Cela étant, la machine est lancée et les vins parlent d’eux-mêmes. En voici quelques-uns dégustés cette semaine.

Clarendelle 2016, Inspiré par Haut-Brion, Bordeaux (22,95 $ – 13313196). Le claret parfait pour dîner entre copains et refaire le monde sans sacrifier à l’acuité intellectuelle. Simple, frais et fruité, souple et bien élevé. Macreuse grillée. (5) ★★ 1/2

Château Haut Selve 2016, Graves (25 $ – 11095068). Pour part égale de cabernet sauvignon et de merlot, dans cet esprit des 2016, déjà accessibles, mais réservés, frais avec sa touche fumée et mentholée qui prolonge la finale. (5) ★★ 1/2

Château Treytins 2018, Lalande de Pomerol (25,80 $ – 892406). La dominante merlot atteint ici son sommet fruité, avec ce qu’il faut de boisé pour finement épicer le tout. Corps, souplesse et vigueur. Beau flacon. (5) © ★★★

Château Larrivaux 2016, Haut-Médoc (31 $ – 13461842). Un classique Haut-Médoc, plutôt discret et « froid » dans ce millésime. Texture serrée et tanins souples, bien frais, un rien austère cependant. (5) © ★★ 1/2

Dame de Boüard 2018, Montagne Saint-Émilion (40 $ – 14798789).Ce « satellite » présente une dominante de merlot au fruité charnu et bien nourri sur un ensemble floral, un rien animal, de belle étoffe. L’entrecôte grillée célébrant le premier BBQ du printemps est arrivée ! (5) © ★★★

Loudenne Le Château 2009, cru bourgeois, Médoc (49,50 $ – 14805643). Le célèbre « château rose » qui regarde l’estuaire droit dans les yeux touche ici au cœur par sa sève riche, opulente et fort aromatique dans ce millésime béni des dieux.

Tanins abondants et enrobés, fruité généreux, bien mûr et longue finale homogène. Prêt à boire, sur de belles tranches de gigot d’agneau par exemple. (5) © ★★★ 1/2

À grappiller pendant qu’il en reste!

Carobbio 2016, Chianti Classico, Toscane, Italie (24 $ – 13694486). Il y a de ces sangioveses qui passent comme une lettre à la poste, rapidement et sans soucis, le plus simplement du monde. En voilà un bel exemple, idéal par son coulant de bouche, sa franchise et sa fraîcheur naturelle, l’interprétation nette de son fruité, à défaut peut-être de profondeur. Pas mal sur les gnocchis et rapinis. (5) ★★ 1/2

Jurançon Sec «Geyser» 2020, Domaine Cauhapé, Sud-Ouest, France (24,75 $ – 12713358). Les cépages blancs camaralet et lauzet sont assemblés ici avec les classiques courbus, gros et petit mansengs pour un rare festival aromatique orchestré avec brio par le chic et intarissable Henri Ramonteu. Une pointe de douceur précède une bouche aussi extravagante que bien vivante, accrocheuse et, oui, intarissable à son tour. Le terme « geyser » n’est pas ici usurpé d’autant plus que la fabuleuse présence en bouche qu’il propose comblera soupe de poisson, sushis, dumplings et autres cuisines thaïes bien relevées. (5) ★★★ 1/2

Crémant de Limoux brut nature, Domaine de Mouscaillo, Languedoc-Roussillon, France (24,85 $ – 13622221). Parmi les grands crémants de France. Rien de moins. L’expression florale y est très pure et les nuances subtiles, avec des notes à la fois de fruit frais et de fruit confit, mais aussi, au palais, une richesse de texture liée à une longue autolyse dont on ressent, ici et là, une touche oxydative de pomme bien mûre. Bref, une bulle de caractère, élégante de surcroît. (5) ★★★

La Trucha 2020, Rias Baixas, Espagne (27,70 $ – 14314140). Tartare de saumon, moules au cari et pouces-pieds seront friands de cet albarino de caractère, aux flaveurs de citronnelle, à la fois vigoureuses et salines, denses, presque taniques, quoiqu’adoucies par une pointe de douceur. (5) © ★★★ 1/2 

Beaujolais blanc 2020, Christophe Pacalet, Beaujolais, France (31,75 $ – 13112870). Vous démarrez avec ce « chardo » sur du jambon persillé et passez ensuite sur le Chiroubles 2020 (30,25 $ – 12847831 – (5+) © HHH1/2) du même auteur sur votre meilleur boudin noir et vous avez là de quoi chasser malheur et petits chagrins, spleens tenaces et autres petits trucs qui agacent. Un beau bonheur de fruit, éclatant de rondeur, mêlant la poire et la pêche, avec suavité et beaucoup de gourmandise. On fait ici la paix avec les vicissitudes du monde pour mieux embrasser la vie. (5) ★★★ 1/2

Galets roulés « Expression de Terroir » 2016, Ogier, Châteauneuf-du-Pape, Rhône, France (58 $ – 14861611). Captivant grenache noir. Aussi fin que mystérieux dans son essence méridionale, poussant et repoussant l’envoûtement bien au-delà du rêve, dans cette dimension aromatique sensible et sensuelle, tactile et fort évocatrice. Une chaleur « molle » chauffant un galet rond et dur dans cet esprit contradictoire, mais complémentaire, où l’organique côtoie longuement le minéral. Grand vin de parfum, de textures, à la fois sphérique et éthéré, étonnant de longueur. (5) © ★★★ 1/2

Safres « Expression de Terroir » 2016, Ogier, Châteauneuf-du-Pape, Rhône, France (58 $ – 14861602). La maison cite les safres comme étant « Des compressions de sables fins issus de sédimentation marine sans cailloux et faible en calcaire, des terroirs rapidement drainés ». Les grenaches brillent ici en finesse, au nez comme en bouche, avec cette texture singulière alliant puissance et un certain gras, le tout porté par une fraîcheur sapide, longue, presque délicate. Bien orchestré, tout ça ! Terrine de sanglier, pâte aux truffes… (5+) © ★★★ 1/2

Meursault 2019, Nicolas Potel, Bourgogne, France (84,75 $ – 13946989). Vous connaissez quelqu’un qui a peur d’un bon verre de meursault ? Pas moi. Ce n’est peut-être pas du Montrachet, mais ça vous met tout de même de la broue dans l’toupet ! Ce meursault est-il plus « Perrières » que « Charmes » ? Plus minéral qu’onctueux ? Potel cible ici le milieu, avec une rondeur fruitée ponctuée par une revigorante acidité qui, avec les nuances miellées, vanillées et boisées, allongent la finale. On en boirait. Alors, buvons, surtout sur un poisson du 1er avril ! (5) © ★★★ 1/2


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans

(5+) se conserve plus de cinq ans

(10+) se conserve dix ans ou plus

© devrait séjourner en carafe

★ appréciation en cinq étoiles



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