Pourquoi y a-t-il des vins moches?

Est moche un vin qui n’est exempt ni de défauts ni de qualités.
Photo: Jean Aubry Est moche un vin qui n’est exempt ni de défauts ni de qualités.

Avertissement : le sujet développé dans cette chronique ne veut en aucun cas porter atteinte, de près ou de loin, à une catégorie de vins ou d’individus pour qui le vin moche a lui aussi droit de cité.

On s’affaire toujours à vanter les qualités d’un bon vin, mais jamais celles d’un vin moche. Un vin moche naît-il moche ? Ou, soyons magnanimes, à partir de quand le devient-il ? Bref, où se situe cette mince frontière entre celui qui est bon et celui qui n’est pas terrible ? Tentons déjà une définition. Est moche un vin qui n’est exempt ni de défauts ni de qualités, tout en n’offrant de tribune convaincante ni à l’un ni à l’autre. Et pour compliquer la donne, un même vin moche sera toujours meilleur pour certains qu’un autre considéré comme bon par d’autres. Un serpent voudrait se mordre la queue qu’il en serait réduit à donner sa langue au chat !

Il y a moche et moche

 

Discuter des goûts et des couleurs est aussi aléatoire que de disserter sur le sexe des anges. Que les anges soient abstèmes ou pas. Un constat général se dégage cependant lorsqu’on se prête à l’évaluation dans l’absolu de tous les types de vin. Néophytes comme amateurs éclairés conviendront unanimement qu’ils préfèrent des vins perçus comme étant moins moches que d’autres, ceux-là plus moches encore. Il y aurait moche et moche, en quelque sorte. La qualité, quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne, sera toujours prisée, en fonction de l’intervenant susceptible de la reconnaître.

Cette lapalissade de dernier recours n’aide toutefois en rien à élucider cette épineuse question : « Pourquoi il y a des vins moches ? » L’as du marketing avancera qu’il y a un public pour tout, même pour le moche. L’as de la finance conviendra que la qualité n’a pas de prix, d’où un repli vers le moche. L’as du développement personnel, enfin, conviendra qu’il n’est de moche que ce qui est perçu comme moche, et que tout est à l’image de ce que l’on considère comme étant moche. Bref, que ça se passe dans la tête, tout ça.

Pas plus avancé ? Passons aux travaux pratiques ! Le Devoir a procédé cette semaine à l’achat de quatre vins à petit prix triés au hasard dans une même fourchette de prix, tous bien évidemment dégustés à l’aveugle à la même température (12 degrés Celsius). Disons que la moitié affichaient une note de ★★ — fort honorable et « pas poche pantoute », alors que les autres brillaient par une absence d’étoiles (ici noté ⦿). À noter que des vins plus chers peuvent aussi, mais de façon plus sporadique, tomber dans cette dernière catégorie peu enviable. L’une des causes du désamour pour ces vins non notés ? Entre autres un taux de sucre résiduel qui abâtardissait et caricaturait le tout à l’excès.

Ainsi, brièvement commenté, cela donne, dans l’ordre de dégustation :

Eco 2018, Pelee Island, Ontario (9,95 $ – 12698629). Un assemblage clair, net, léger, vivant et sapide de vidal et de chardonnay réjouissant de simplicité. (5) ★★

Gray Fox Vineyard 2020, Californie (8,90 $ – 10669058). Étonnantes flaveurs de maïs soufflé au caramel pour un chardonnay sans fruit, plombé par ses sucres résiduels. Une médaille d’or s’affiche sur le flacon, c’est dire… (⦿)

Barefoot Shiraz, Californie (10,95 $ – 10915036). Nez de betterave et de latex brûlé, le tout asséché sous plus de 10 grammes de sucres. (⦿)

Terre à terre 2020, Pays d’Oc, France (10,10 $ – 11374391). Ensemble net et intègre, ample et capiteux, mais équilibré avec sa finale épicée et fruitée. (5) ★★

Pour dire les choses abruptement, à l’heure où l’œnologie triomphe (trop ?) et où il faudrait boire moins mais mieux en consentant à dépenser quelques billets de plus pour ne pas s’amocher le palais — la vie est dramatiquement courte ! —, reste qu’un vin moche privera toujours un vin qui ne l’est pas de ce précieux espace tablette qui lui revient de droit sur les rayons de la SAQ. Voilà, c’est dit.

À grappiller pendant qu’il en reste!

Grüner Veltliner Per Due 2020, Hermann Moser, Kremstal, Autriche (20 $ – 13476403). Une hirondelle ne fait peut-être pas le printemps, mais le grüner veltliner la précède assurément. Net, sec, vibrant et étonnant de légèreté, ce blanc anime le palais, avec éclat, tension et luminosité. Idéal à l’apéritif sur une anguille et du poisson fumé, ou sur la fondue au fromage qui suivra. (5) ★★ 1/2

Cru La Maqueline 2019, Bordeaux, France (20,05 $ – 14805627). Essentiellement composée de merlot, cette cuvée séduit par son fruité net et homogène, de belle maturité, resserrant ses tanins bien frais en milieu de bouche, tout en suggérant l’accompagnement d’une bavette grillée pour assouplir le tout. À ce prix, un bon verre de bordeaux. (5) ★★★ ©

Negroamaro 2020, Perrini, Pouilles, Italie (20,95 $ – 13913378). Le cépage negroamaro (le « noir amer ») est un bien curieux cépage, cultivé principalement dans les provinces de Brindisi et de Lecce. La famille Perrini lui offre, dans son immense jardin cultivé en agriculture biologique (fruits, miel, huile d’olive, etc.), une tribune festive et hautement aromatique, d’un charme et d’une précision qui ne font pas de doute. Vous pourrez choisir, au nez seulement, entre des arômes d’écorces d’orange, de muscat noir, de cerise, de raisin séché, de cannelle et j’en passe. Un rouge vinifié pour en extraire souplesse et expression (baies égrappées et courte macération en inox), avec cette sensation de douceur (moins de 4 g de sucre) qui, couplée à l’acidité et à l’amertume, tire avec bonheur l’ensemble vers le haut. À découvrir rapidement, mais servir autour de 14 degrés Celsius. (5) ★★★

Le Blanc Sec de Suduiraut 2019, Bordeaux, France (29,20 $ – 14112759). La grande région de Sauternes n’est pas, dans son ensemble — et je ne suis pas le seul à le penser —, propice au développement de la pourriture noble. Et ce, à une époque (malheureuse, évidemment) où la cote des grands liquoreux est en berne parmi les consommateurs. N’y aurait-il pas lieu de concentrer ses efforts en la matière là où le mésoclimat favorisant le fameux Botrytis cinerea est à son optimum ? En d’autres mots, pourquoi ne pas vinifier en sec tous ces autres climats et lieux-dits où les conditions sont moins favorables ? Surtout qu’il n’y a pas assez de ces bons blancs secs de caractère dans toute la Gironde ! Suduiraut compte, il est vrai, parmi l’élite des nectars de l’appellation, et son assemblage sauvignon-sémillon le prouve largement, même vinifié ici en sec. La robe est soutenue, les arômes éclatants, précis et élégants, alors que la bouche intègre suavité de texture et vivacité d’esprit. Rien de moche ici, plutôt la classe. (5) ★★★ 1/2

Terrers Brut Nature « Corpinnat » 2017, Recaredo, Espagne (40,25 $ – 13319715). Un cava de qualité avec mention Corpinnat, où l’agriculture biologique est à l’honneur et invite à s’approprier tant un lieu qu’un savant savoir-faire éprouvé. 41 mois sur lattes nourrissent ici une bulle édifiante, racée, d’une formidable énergie fruitée. Le cépage maccabeu y est à l’honneur pour 50 % de l’assemblage, laissant transparaître le gingembre confit, le curcuma, la pomme finement caramélisée et le nougat bourré d’amandes au beurre. Un grand sec de sève, à servir sur une volaille aux champignons ou d’autres protéines animales. (5+) ★★★★


(5) à boire d’ici cinq ans

(5+) se conserve plus de cinq ans

(10+) se conserve dix ans ou plus

© devrait séjourner en carafe

★ appréciation en cinq étoiles



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