Croquer l’instant pour mieux le boire

Grand vin biodynamique ajusté au-delà de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, mu par son propre éclat fruité, articulé par la noblesse de ses tanins frais, épurés et racés.
Photo: Jean Aubry Grand vin biodynamique ajusté au-delà de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, mu par son propre éclat fruité, articulé par la noblesse de ses tanins frais, épurés et racés.

L’instant, comme dans « instantané ». Telle une photographie révélée comme autant d’imageries intérieures, pistes de réflexion, qui, de près ou de loin, rejoint cet univers du vin dans cette espèce de savoureuse captation du moment. Art éphémère sans cesse en mouvance, le vin s’apprécie dans le cadre serré de la dégustation à l’image d’une photo elle-même soumise à la règle des tiers pour trouver son équilibre visuel.

Le physicien Albert Einstein ne s’y est pas trompé : « En art, et dans les hautes sphères de la science, un sentiment d’harmonie sous-tend toute entreprise. Il n’y a pas de véritable grandeur ni en art ni en science sans cette harmonie. »

Le visionnaire pressentait-il dans ce Clos Puy Arnaud 2014 (77,50 $ – 14591278) ce grand cru imaginé par le Bordelais Thierry Valette dont l’harmonie semble réglée comme du papier à musique ? Oui. Grand vin biodynamique ajusté au-delà de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, mu par son propre éclat fruité, articulé par la noblesse de ses tanins frais, épurés et racés. (5+) © ★★★★

Je rejoins personnellement la pensée de l’architecte Frank Lloyd Wright sur ces instants que l’on perd à s’échiner de les rattraper. « La plupart des gens ne prennent pas le temps de vivre, courent en attrapant ce qu’ils peuvent au passage, rompant ainsi avec la part de divinité en eux. Si je ne crois pas à l’ici-maintenant, je ne peux croire à l’au-delà. »

Sans doute est-ce la philosophie du Québécois John Bambara lorsqu’il vinifie ses vins.

Son bourgogne blanc « Le jet de pierre » 2019 (26,80 $ – 14294441), dont le naturel éclate librement sous la tension fine de son fruité de poire, est sans conteste un beau clin d’œil à la vie, ici et maintenant. (5) © ★★★ 1/2

Instants encore plus « veloutés »

Il en va de la vie comme il en va du vin, avec l’espoir avoué que tout se déroule rondement. Sans pépins ni anicroches, mais pourvu de ce coulant naturel digne d’un long fleuve tranquille et de ces tanins moelleux si substantiels qu’il y a là tout autant à boire qu’à manger.

C’est le cas de ces deux rouges issus du millésime 2019 et titrant tous deux 15 beaux degrés solaires d’alcool. Oui, nous en sommes là, mais voilà, nos deux gaillards se tirent habilement d’affaire, car ils demeurent équilibrés. Certes riches, opulents et puissants, mais équilibrés. Voilà l’essentiel.

Ce qui intéresse, hormis les robes juvéniles et profondes comme une nuit noire sans étoiles, réside avant tout dans ces tanins gras qui les habillent comme des princes, des gentilshommes qui savent valser avec fluidité sans trébucher quand vient le temps d’endimancher le palais. Le premier nous est livré par le Portugais Domingos Alves de Sousa et son Caldas Reserva (22,30 $ – 11895330 – (5) © ★★★ 1/2), petit monument fruité concentré et un rien minéral (schistes) à base de touriga nacional, dont les tanins frais et épicés sont si serrés qu’ils accolent au velours de texture une autre couche de concupiscence dans le relief. Un peu comme ajouter un doigt de chantilly à un fondant moelleux au chocolat.

Le second est bordelais et est assumé par Christian et Edouard Moueix, un pomerol (35,25 $ – 739623 – (5) ★★★ 1/2) bien évidemment à base de merlot (90 %) qui roule ses « R » comme s’il exposait ses royales rondeurs hors du corset souvent trop engoncé de la société bordelaise.

À la différence près que nous sommes ici rive droite, avec son merlot et sa sève unique, grivoise certes, mais jamais déplacée de ton. Nuances fruitées, animales, presque « truffées », et tanins frais, fondant et serrant sous l’impact des sous-sols argilocalcaires. Une invitation classieuse à la Gainsbourg, récupérée dans la dignité par le clan Moueix, dont la discrétion est la vertu première. De quoi vous texturer le palais dans le coin. Sans échappatoire possible !

À grappiller pendant qu’il en reste!

Fleurie 2018, Jean-Paul Brun, Beaujolais, France (28,70 $ – 12184353). Comment ne pas déborder d’affection pour ce Jean-Paul Brun qui nourrit lui-même sa passion pour l’amour du bon vin ? Impossible d’y résister ! Un gamay honnête et généreux, aux intentions fruitées si transparentes que l’on plonge à la fois au coeur de l’homme et de son beau terroir d’appellation Fleurie. La mâche est fraîche, tonique même, aiguisée par la trame minérale qui en décuple la portée. Avec un bouquet de fleurs, le vin à offrir à la Saint-Valentin à votre amant, à votre compagne ou à tous ces autres coeurs sensibles aux choses vraies. (5+) © ★★★ 1/2

Champagne Vadin-Plateau « Renaissance » 1er cru extra brut, Champagne, France (47,50 $ – 13618272). Voilà le type de champagne qui réjouira le curieux, l’exigeant et celui qui pense encore que le champagne ne lui est pas destiné, en raison de son prix et de son prestige. C’est aussi le rêve d’un chroniqueur qui découvre un vin qui offre un rapport qualité/plaisir/prix/authenticité des plus intéressants. Une des trop rares occasions de savourer le monocépage pinot meunier dans une version peu dosée, richement brodée, dotée de caractère et de beaucoup d’enthousiasme fruité. Bref, une visite du côté de Cumières, mais surtout du côté des tables roboratives où jambon, volailles et soupes gaillardes sont au programme. Une belle découverte. Il en reste peu, mais c’est un coup de coeur pour la Saint-Valentin. Vivement un retour en tablettes ! (5) ★★★

 

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