Pique-niques et demi-bouteilles à l’horizon

La demie-bouteille? Tout juste assez ambitieuse pour ouvrir la conversation, mais diablement frustrante quand vient le moment de la poursuivre.
Photo: Jean Aubry La demie-bouteille? Tout juste assez ambitieuse pour ouvrir la conversation, mais diablement frustrante quand vient le moment de la poursuivre.

Quand sont apparues en Grande-Bretagne les premières bouteilles de verre, au début du XVIIe siècle, la loi ne permettait pas aux négociants de vendre le vin dans ces nouveaux contenants. En raison de leur incapacité à offrir une volumétrie fiable et intègre, il était alors impossible d’assurer une contenance au centilitre près pour ces récipients aux apparences de bonbonne, de maillet ou de cylindre.

Verre boursoufflé à épaisseur variable et culs de bouteille plus ou moins introvertis éliminaient d’office toute forme de standardisation. Bien des clients des tavernes de l’époque possédaient aussi leur propre bouteille, gravée de leurs initiales, qu’ils faisaient remplir (comme de véritables précurseurs du recyclage). Ou alors on bradait le vin à la mesure, au poids ou — comme cela est mentionné, mais en Île-de-France cette fois — à l’heure (!).

L’ogre nabuchodonosor

Aujourd’hui, la bouteille standard de 75 centilitres triomphe à la goutte près, même si on souhaiterait tous n’en jamais percevoir ni la fin ni le fond. Il y a bien sûr cette « agace-soifette » de 18,7 centilitres qu’on peut voir à bord de votre avion préféré et, à l’autre bout du spectre, le roi nabuchodonosor tout fier d’offrir l’équivalent de ses 20 bouteilles standard à vos modestes agapes du lundi soir. Question de mesure.

Une question de mesure qui est aussi, comme le souligne l’autrice Jancis Robinson dans son Encyclopédie du vin (Hachette), une question de mœurs, mais surtout d’époque : « La capacité de la bouteille classique (75 cl) correspondait à l’origine à la ration de vin qui accompagnait le repas d’une personne, puis elle représenta la consommation d’une personne par jour, et enfin la quantité de vin qui convient au repas de deux personnes. » L’ouvrier viticole du XIXe siècle qui écluse ses deux litrons de picrates par jour n’a bien sûr rien à voir avec la jeune cadre en marketing qui sirote à petites lampées son unique verre de vin blanc le midi au comptoir de L’Express.

Puis il y a cette demi-bouteille de 37,5 cl, tout juste assez ambitieuse pour ouvrir la conversation, mais diablement frustrante quand vient le moment de la poursuivre. Un pis-aller idéal pour un pique-nique, mais qui est loin de détrôner le magnum de 1,5 l dont les experts s’accordent à dire qu’il demeure le format idéal, alors que le vin, à l’image mathématique du nombre d’or, s’harmonise ici sereinement avec son propre volume.

Au dernier décompte, la SAQ offrait quelque 160 candidats de 37,5 cl dans sa section « vin », qu’ils soient secs, doux (dessert, porto et autres fortifiés) ou mousseux. Est-ce à dire que le plaisir qui s’en dégage est amputé de moitié par rapport à la bouteille classique ? Question de perspective. Le Devoir a dégusté cette semaine huit demi-bouteilles fournies par les agences, parallèlement à une dégustation à l’aveugle avec leur équivalent en format 75 cl. À noter qu’il y a peu de variations dans l’ensemble (ce format tend à faire évoluer le vin plus rapidement), hormis pour le champagne, qui a semblé plus sage en bulles, et pour un bourgogne à peine plus évolué.

Riesling Réserve 2019, Willm, Alsace, France (10,30 $ – 19935). Une petite bombe florale et citronnée, vivante et fort salivante. (5) ★★★

Côte des Roses 2020, Gérard Bertrand, Languedoc, France (10 $ – 13786225). Un rosé de caractère, vineux, fougueux, savoureux, à l’image de son auteur. (5) ★★ 1/2

Champagne Taittinger Brut, Champagne, France (32,75 $ – 13698823). Cette maison familiale a-t-elle besoin de présentation ? Les chardonnays y brillent en évoquant la poire et la praline, avec un crémeux de texture fort sensuel. (5) ★★★ 1/2

Bourgogne 2019, Nicolas Potel, Bourgogne, France (14,40 $ – 11617807). Clarté, vitalité, souplesse, d’une jolie définition fruitée. (5) ★★★

Clos la Coutale 2019, Cahors, France (8,20 $ – 10321449). À prix d’ami, toujours ce malbec de fruit, souple, bien frais, sans chichis. Servir frais. (5) ★★ 1/2

Campofiorin 2018, Masi, Vénétie, Italie (10,60 $ – 11067930). Reine de l’appassimento, cette maison poursuit ici sur un registre floral, au goût souple et vivace de cerise fraîche. (5) ★★★

Châteauneuf-du-Pape 2017, Domaine du Vieux Lazaret, Rhône, France (22,90 $ – 918995). Terrines et charcuteries ne feront qu’une lampée de ce rouge, tout de sève, de puissance, de textures et de fraîcheur, lors de votre pique-nique. (5) ★★★ ©

Late Bottle Vintage 2016, Taylor Fladgate, Porto, Portugal (13,70 $ – 12490078). À ce prix, on croirait à une blague ! Tant de fruit, de sève et de puissance habilement contenue. De 6 à 8 verres de bonheur tranquille. (5+) ★★★

 

À grappiller pendant qu’il en reste!

Pinot Noir 2020, Montgras, Valle del Bio Bio, Chili (15,95 $ – 14691421). L’offre pour les vins issus de l’agriculture biologique se multiplie. Et cette effervescence ne semble pas se résorber, au contraire ! Mais est-ce suffisant pour avoir la piqûre du bio ? Je me demande si on ne met pas parfois la charrue avant les boeufs. Si ce pinot noir ne me donne pas entière satisfaction sur son « milieu de bouche » qui manque un rien de charnu, de « fond », l’ensemble demeure net, souple, bien frais, pourvu d’une courte finale épicée. Servir bien frais. (5) ★★

Riesling Orange 2019, Weemala, Peter Logan, Australie (19,95 $ – 14690129). Rassurez-vous, il s’agit ici d’un « orange » de courte macération qui, s’il n’affecte pas la couleur, semble démultiplier la dynamique olfactive comme gustative. Un vin pourvu d’un fruité épicé et citronné, parfaitement disposé à satisfaire vos rouleaux de printemps, sushis et autres spécialités asiatiques. (5) ★★ 1/2

Portalis 2019, Abbaye de Valmagne, Languedoc, France (21,05 $ – 14717002). Cette abbaye d’un autre âge inspire le silence et la méditation qui l’accompagne. Les roussannes complétées de grenaches blanches en saisissent sans doute le sens, évoquant secrètement les notes miellées d’abeilles butinant autour de flaveurs plus riches de melon, de pomme et de poire. La bouche possède moelleux, fraîcheur et un long souvenir de bouche. Serein. (5) ★★★

Langhe Nebbiolo 2018, Disanfransco, Roberto Voerzio, Piémont, Italie (47,25 $ – 13745010). J’ai souvenir de belles rencontres avec la bande à Voerzio dans les années 1980, lors du Vinitaly annuel de Vérone. Le stand où les artistes présentaient leurs vins y était aussi compact que bruyant, avec des échanges parfois musclés. Depuis, cette « nouvelle école » brille au firmament des cieux piémontais avec des propositions certes « modernes », mais tout de même fortement ancrées dans la compréhension des terroirs, qu’ils soient de La Mora, de Serralunga ou d’ailleurs. Rares et chers : voilà ce que sont devenus depuis ces vins d’artistes plébiscités aux quatre coins ronds de la planète vin. Si ceux de Voerzio ne font pas exception, il demeure qu’ils emportent le morceau en raison d’une confection précise et élégante. Bref, un vin impeccable sous toutes les coutures. Rien de trop appuyé ici, c’est plutôt gracieux même, avec des arômes bien nets de rose-violette et de cerise fraîche déclinés sur une bouche souple qui se resserre finement, à l’intérieur d’une légère astringence qui éclaire et tonifie le tout. C’est stylé, inspiré, maîtrisé, long en bouche. Paillard de veau forestier ? (5+) ★★★ 1/2 ©

Beaune 1er Cru « Aux Cras » 2018, Maison Champy, Bourgogne, France (86,75 $ – 14728908). La Bourgogne est incontestablement le pays de la cerise et du pinot noir. Il faudra bien un jour que je rédige une thèse sur les nombreuses variétés du petit fruit rouge et sur leurs filiations avec les nombreux climats, crus et parcelles où croît le fameux petit fruit noir. C’est même à se demander si ces fruits n’ont pas un jour croisé leur ADN entre deux abeilles pollinisatrices. Car voilà, ce cru « hautement cerise » en a le goût et l’étoffe, la texture profonde et distinguée ainsi qu’une race liée non seulement à son classement en premier cru, mais aussi par cette expertise, cette volonté qu’en offre la Maison Champy à la sublimer en vin. Car il s’agit bien de vin ici et non… de jus de cerise ! À découvrir pendant qu’il en reste. (10+) ★★★★ ©

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles


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