Toujours guilleret à près de 60 ans

Jean-Marie Touchais se fait un devoir de plus de déguster régulièrement les nombreux millésimes, honorant l’ancêtre Joseph Touchais au passage tout en s’assurant de pourvoir aux qualités optimales des flacons avant l’expédition.
Photo: Jean Aubry Jean-Marie Touchais se fait un devoir de plus de déguster régulièrement les nombreux millésimes, honorant l’ancêtre Joseph Touchais au passage tout en s’assurant de pourvoir aux qualités optimales des flacons avant l’expédition.

La Seconde Guerre mondiale aura été le théâtre de véritables beuveries. Les hommes y buvaient sans doute pour oublier ceux qu’ils étrillaient, ce qui n’est pas pour faire honneur aux grands vins de France dont les caves, qu’elles soient de Bordeaux, de Bourgogne, de Loire ou de Champagne, étaient alors brutalement tirées de leur sommeil et vidées du sang de leur patrimoine vinicole local. Des munitions en or pour ces trublions de l’armée allemande conviés à un bar ouvert par-delà des kilomètres de caves dont on avait trop souvent négligé d’emmurer l’accès.

Les caves de Moulin Touchais à Doué-la-Fontaine en appellation Coteaux du Layon du côté de la Loire, elles, ont été épargnées. À ces millions de flacons couchés en cave depuis 1787 s’ajoutent, pour le plus grand bonheur d’amateurs de chenin blanc moelleux de par le monde, ces millésimes de légende que sont les 1945, 1947, 1949, 1953, 1959, 1961, 1964 ou autre 1969, des millésimes encore disponibles à la Société des alcools il y a trois décennies à peine. Et cela, pour le prix d’une chanson.

J’avais fait provision de ces millésimes. Non pas parce que ces vins étaient grandissimes et surclassaient les Yquem, Tokaji Aszu, Vin de Constance et autres Trockenbeerenauslese de chez Egon Muller, mais parce que les vins de Touchais possèdent cette grâce naturelle, cet allégement sur le plan des sucres qui les rendent si digestes (en deçà de 100 g / L). Son secret ? Une subtilité et une fraîcheur conférées par des tris scrupuleux au vignoble (dont un volet précoce pour assurer l’acidité) et une mise rapide en bouteille suivie, sur place, d’un minimum de 10 ans de sieste avant un début de commercialisation.

Jean-Marie Touchais se fait un devoir de plus de déguster régulièrement les nombreux millésimes, honorant l’ancêtre Joseph Touchais au passage tout en s’assurant de pourvoir aux qualités optimales des flacons avant l’expédition. Une ambiance désuète, nostalgique d’une autre époque, aux antipodes de ce monde productiviste axé sur la performance et le rendement qui est le nôtre en 2020. C’est ce que je ressentais avec la dégustation de ce 1961 encore parfaitement intègre, sans traces oxydatives, malgré un bouchon imbibé et friable qui, à ma grande surprise, avait encore permis au génie dans la bouteille (curieusement de 73 cl.) de ne pas se faire la malle.

Robe topaze clair, nez safrané avec ce mélange de cire d’abeille et de cire à meuble, puis une bouche fraîche et légère (12,5 % alc./vol.) qui a « mangé » ses sucres, aux nuances salines de caramel fin, d’une allonge longue et captivante. Bref, un 1961 qui, avec le reconditionnement (ici, très légèrement bas goulot) et bouchon neuf, maintiendra son équilibre encore quelques années. Un sexagénaire si vif qu’on ne sait s’il est vrai ! (5) ★★★★ .

Quelques notes sur les millésimes disponibles…

1979 (64,50 $ – 14208478). S’il a eu de meilleurs jours, ce 1979 tient encore la route. Un rien confit, truffé, de belle longueur. À boire. (5) ★★★

1985 (68,25 $ – 14208486). Sève, puissance, race et richesse avec, pour tendre le tout, une belle acidité qui avive la touche botrytisée et relance la finale. Superbe. (5+) © ★★★★

1994 (40,50 $ – 708628). Évoque le style des 2002, avec une pointe d’austérité qui le raffermit quelque peu. À boire sur un chèvre sec. (5) ★★★

2002 (54,25 $ – 13210621). Un Touchais à maturité, sinueux, presque tendu, parfumé, de jolie longueur. À déguster pour se faire plaisir à l’apéro. (5) ★★★ 1/ 2

2003 (57,25 $ – 11177418). Ce millésime de canicule offre paradoxalement ici une touche de fraîcheur inattendue malgré le gras de texture et le peu de botrytis ressenti. Quelle séduction ! (5+) ★★★★ 

2005 (62 $ – 13210613).La liqueur est fine, harmonieuse, avec cette touche botrytisée qui confère un surcroît de profondeur. Vivement une reconduction, car il ne reste que 2 flacons ! (10+) ★★★★ 

À grappiller pendant qu’il en reste!

Le Petit Chapoton Rouge 2018, Côtes du Rhône, France (17,05 $ – 14438880) . Ce petit chapoton rouge a de la gueule et un solide coup de patte griffée en raison de sa vigueur, de sa verve et de sa puissance contenue. Le grenache noir se fait rattraper par la queue par un carignan qui ne lâche pas le morceau, resserrant la finale qui demeure nette et franche. Un vin nature intègre qui régalera sur quelques chipolatas relevées. (5) © ★★ 1 / 2 

Brezo 2018, Mencia, Bodegas Mengoba, Bierzo, Espagne (17,80 $ – 14426897). Une première pour moi que ce vin de Gregory Perez, un homme qui maîtrise le cépage mencia qui, ici, derrière une pointe lactique, livre de beaux tanins fruités soyeux et bien intégrés. Un rouge coulant, simple d’expression, friand et convaincant. (5) ★★ 1 / 2

Ashbourne Blanc 2019, Afrique du Sud (19,90 $ – 14448674). Sans doute plus percutant vendu quelques dollars de moins, il reste que ce sauvignon blanc affiche tonus et franchise avec son fruité bien sec nuancé de poivre blanc et de citron. Un style moderne qui suscite cette petite soif apéritive, mais devient redoutable sur le ceviche et son jus de citron vert. (5) ★★ 1 / 2

El Enemigo Los Paraisos 2016, Mendoza, Argentine (21,95 $ – 14504701). « Ça bonarde », me lançait un amateur bien en selle à la fois sur ses certitudes et sa monture. Normal, nous sommes en Argentine, pays des chevaux sauvages et de cette bonarda qui rue dans les brancards avec son solide fruité, bien en chair, structuré, poivré et vanillé. C’est puissant, mais bien ficelé. La grillade de mammouth s’impose pour en calmer les ardeurs ! (5+) © ★★★

Juvé & Camps Brut Rosé, Cava, Espagne (23,40 $ – 12276848). Le pinot noir s’affirme ici avec couleur, vigueur et ampleur fruitée, déclinant des notes poivrées de fraise et de cerise mûre sur une bouche bien en chair, mais aussi fort digeste. (5) ★★ 1 / 2

Clos des Fous 2018, Lacura 1, Limari, Chili (24,75 $ – 11927805). Il faut laisser à ce chardonnay un peu de place pour respirer, car il hésite constamment entre rigueur et affirmation. Le tout est cadré avec une discipline qui relève des bons terroirs, mais surtout d’habiles vinifications. Pas de compromis donc, plutôt un voisinage étroit entre les facultés minérales du sous-sol qui ajoutent à la touche fumée et à ce goût typique de silex. On est à des kilomètres des « chardos » exotiques au goût d’ananas mûrs ! (5+) © ★★★

La Champine 2018, Jean-Michel Gérin, Vin de France (24,75 $ – 11871240). La maison nous offre une fois de plus ce fruité éloquent et bien construit autour d’un axe dynamique et « minéral » qui contracte un peu plus la syrah en milieu de bouche pour la laisser filer avec souplesse et intégrité en finale. À moins de 25 $, un bon verre de syrah proposé par un homme qui en connaît un rayon sur ce cépage. (5+) © ★★★

Muscat 2018, Domaine Zend Humbrecht, Alsace, France (27,95 $ – 14006307). Voilà un petit miracle. Pratiquement sec sur le plan des sucres et léger sur celui de l’alcool (12 % / vol.), voilà qui laisse toute la place à l’expression fruitée qui ne manque nullement l’occasion de se manifester avec toute la brillance et tout l’éclat voulus. Olivier Humbrecht nous offre cette petite merveille avec une expertise qui témoigne d’un savoir-faire qui n’est plus à démontrer. Les arômes muscatés sont limpides alors que la bouche présente une tension fine qui les exacerbe plus encore. La fin de bouche est nette, tranchée, épurée, d’une jolie longueur. Un bio de premier ordre, à butiner sur l’apéro ou une volaille aux citrons confits. (5) ★★★ 1 / 2

Nebbiolo Pian Delle Mole 2018, Serradenari, Langue, Piémont, Italie (28,70 $ – 14496764). Beaucoup de style et de classe ici avec un nebbiolo intransigeant qui affiche sa détermination, son autorité sans jouer les beaux Brummell. La robe y est diaphane et les arômes subtils, fleurant la rose fanée et le fruit rouge acidulé. La bouche paraîtra un rien austère, mais gagnera au fil de la dégustation en souplesse derrière des tanins fins, bien serrés. Un petit barolo en puissance. Pas mal du tout sur le calzone. (5+) ★★★


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles