La vérité est dans le verre, mais lequel?

Si la qualité a un prix, le prix, en retour, exige que la qualité soit au rendez-vous.
Photo: Eva Blue Si la qualité a un prix, le prix, en retour, exige que la qualité soit au rendez-vous.

Évaluer la qualité d’un vin n’est pas chose facile. Saisir cette même qualité pour y apposer le juste prix exige sans doute plus de recul encore. L’œnologue sortira sa trousse à outils où qualités, défauts et équilibre d’ensemble seront autant de composantes à l’analyse du produit, puis il tranchera méthodiquement en se basant sur son approche scientifique.

Commerçant, acheteur, négociant ou importateur seront sensibles à cette même qualité si elle peut ultimement contribuer à faire vendre ce même produit. À toute personne sensible aux belles et bonnes choses, même si elle ne se soucie ni du pourquoi ni du comment, cette même qualité sera immédiatement perceptible et vécue.

La semaine dernière, une réunion semestrielle réunissait en conclave des cardinaux trop heureux de communier à même le sang du Christ, histoire de vivre au plus près les Évangiles dont ce « Aimez-vous le vin des autres » est sans nul doute l’un des enseignements les plus fraternels. Parmi ces « cardinaux », le fondateur d’une agence promotionnelle de vin, un ex-membre de la direction de la SAQ et un collègue journaliste-vin à la retraite.

Bref, des gens qui remplissent l’une des catégories citées plus haut. Le but avoué du conclave ? Déboucher à l’aveugle de gros canons (Jus canonicum) pour mieux éclaircir les voies du seigneur vin, dont il est admis de dire qu’elles sont souvent impénétrables. Et, bien sûr, en jauger la qualité. Et accessoirement le prix. Mais la dégustation à l’aveugle a de ces surprises qui peuvent être parfois source de bisbille. Même entre cardinaux. La notion du prix juste d’un vin en fait partie.

Si la qualité a un prix, le prix, en retour, exige que la qualité soit au rendez-vous. Cela apparaît évident, mais en matière de vin, des distorsions peuvent apparaître. Tout a un prix, il est vrai : celui que chacun consent à payer. Vous voulez boire du Vallandraud ? Ne vous privez pas et allongez la petite monnaie ! Vous aspirez à faire sauter le liège de la nouvelle star en appellation Bolgheri ? Soyez fou et aboulez les bidous !

À cette réalité commerciale trop souvent basée exclusivement sur l’offre et la demande (sans compter les ragots, rumeurs et réputations) s’en greffe toutefois une autre qui table, comme nous l’avons mentionné plus haut, sur une expertise livrée par les véritables professionnels du milieu.

Mais revenons à notre conclave. Et à ce début de bisbille sur le prix du vin blanc proposé par l’ami importateur qui se régale déjà de voir nos mines plombées sous nos errements calculés.

Si l’un des grands plaisirs de la dégustation à l’aveugle consiste justement à vouloir plonger dans l’inconnu tout en gagnant sur le plan de l’humilité, il apparaît que le couperet du verdict peut guillotiner une tête. Même si celle-ci est de bonne humeur. Et surtout s’il confronte l’ami importateur d’une part et le chroniqueur que je suis d’autre part. « Mais voyons l’ami, ce n’est pas sérieux, ce prix de 61 $ que tu demandes pour cette Altesse 2018 Solar du Domaine de L’Aitonnement ! » lui dis-je, après le dévoilement du vin mystère. Une affirmation qu’il s’empresse de réfuter : « Oui, mais il faut aussi savoir que c’est une valeur montante de l’appellation ! »

Et c’est là que ça coince. Elle est peut-être montante, la valeur, mais si on replace le vin dans un contexte plus large, alors le prix exigé ne tient pas la route ! Ce cépage altesse en vieilles vignes de Savoie aux flaveurs riches et peu acides d’amande, de miel et de pomme mûre ((5) ★★★ 1/2 ©) — et je ne dis pas ici qu’il est mauvais ou qu’il ne cadre pas avec mes goûts personnels ! — vaut bien un chenin de Loire du Clos Guichaux 2017 de chez Guiberteau, nettement plus tendu sur le plan minéral ((5+) ★★★★ ©), ou un Côtes Catalanes 2018 du Domaine l’Horizon (35,25 $ – 14555251 – (5+) ★★★ 1/2 ©), dont le prix tourne autour de 35 $.

La morale de tout ça ? Ce n’est ni une étiquette ni une valeur montante que l’on juge, mais bien la qualité d’un vin. Cette qualité est au rendez-vous pour ces trois vins blancs bios, et elle est comparable. Pourquoi le prix serait-il alors gonflé pour l’un d’eux ? Mille exemples de ce type existent. Il y a même une tendance à justement « optimiser » le prix d’un vin pour se démarquer. Le rôle du critique est de trancher grâce à son expertise. Même s’il risque l’apostasie !

À grapiller pendant qu’il en reste!

Dolcetto d’Alba Pian Balbo 2018, Poderi Colla, Piémont, Italie (17,30 $ – 13674362). Cette maison livre toujours des vins modernes, mais aussi inspirés. Des vins intègres qui célèbrent le fruité à tous les coups. Ce dolcetto ne fait pas exception en misant sur la clarté et une disponibilité immédiate du fruité dans ce qu’il a de précis, de léger et de tonique. Vin de soif pour pizza esseulée. (5) ★★ 1/2

Mas des Capitelles « La Catiède » 2018, Faugères, France (18,65 $ – 12798742). L’appellation Faugères est de celles qui allient finesse à cette espèce de rusticité régionale de l’arrière-pays qui charme illico. Le charme opère ici, par petites touches florales et épicées, sur une bouche dont la fluidité, la fraîcheur et la souplesse tiennent le haut du pavé. Un joli régal, mais aussi une authenticité assurée. (5) ★★★

Moscato d’Asti 2019, Bera Vittorio E Figli, Canelli, Piémont, Italie (23,90 $ – 13913440). Il n’y a pas que les abeilles et les guêpes qui butinent ici de bonheur autour de belles baies bien mûres de muscat. Invitez-vous à en croquer le fruité éblouissant avec ce moustillant moscato dont la douceur naturelle, le fin pétillant et le faible taux d’alcool (5,5 % alc./vol.) le destinent à votre tarte aux pommes chaude couronnée de cheddar vieilli trois ans. Une féerie d’automne au nez comme en bouche. (5) ★★★

Castelcerino 2018, Colli Scaligeri, Filippi, Soave, Vénitie, Italie (24,35 $ – 12129119). Vous vous imaginez encore le garganega de l’appellation Soave issu de rendements pléthoriques avec des structures étriquées filant en queue de poisson ? Faudra revoir vos positions avec les blancs secs bios que propose Filippo Fillipi. Ici, le garganega rayonne tel un rayon de soleil qui vous chauffe la couenne et pénètre à l’intérieur, en profondeur. Le fruité y est hautement savoureux, d’une belle densité et d’une luminosité qui ne laisse place à aucune part d’ombre. Vin sec de texture qui nourrit et nourrit encore. On voudrait remercier Filippo Fillipi de sa générosité que ce ne serait que tout naturel. À l’image de son vin ! (5) ★★★ 1/2 ©

L’Esprit de l’Horizon Blanc 2018, Domaine de l’Horizon, Côtes Catalanes, France (35,25 $ – 14555251). Le macabeu était déjà fort prisé en Catalogne au début du XVIIe siècle. Calcaires et schistes lui assurent ici (complété d’une part de muscat à petits grains) un tracé de bouche épuré mais qui, au fur et à mesure, se densifie finement. Un blanc sec solaire à vous donner froid dans le dos tant il intrigue par sa fraîcheur minérale. Un bio d’une allonge remarquable. (5+) ★★★ 1/2 ©

Champagne Clandestin Brut Nature 2017, Les Semblables (Boréal), Aube, Champagne (77 $ – 14493328). Le nombre de cuvées de champagne semble illimité. Il y a bien les grandes marques, connues et reconnues, puis une myriade de petites maisons sculptant tour à tour des lots uniques des plus personnalisés. Ce blanc de noirs (pinot) de l’Aube est le fruit d’un partenariat entre la maison Vouette & Sorbée et Benoît Doussot, dont il est indiqué sur l’étiquette qu’il « est né d’un seul millésime, issu de lieux-dits similaires ancrés dans les argiles et les calcaires, orientés dans la même direction (nord) ». Une « maison de vignerons du XXIe siècle » qui, selon ce que laisse voir la dégustation de ce dernier-né, s’inscrit dans un courant qui laisse place à une recherche et à une inspiration bien sentie. Il y a du travail et de l’expertise derrière le bouchon. À peine une nuance oeil-de-perdrix sur la robe pour des arômes très francs de pomme mûre. Quant à la bouche : dynamisme et expression drôlement saline qui fait baver de bonheur là où les lèvres se referment pour mieux en saisir la sève fine. Un VIN de champagne de taille, au caractère affirmé destiné à réveiller à table une bonne volaille ou à faire voler les chips peu salées en apéro. (5+) ★★★★


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles