Une porte de frigo «tout confort»

Je ne suis pas le seul à aimer cette tablette, ma blonde aussi!
Photo: Jean Aubry Je ne suis pas le seul à aimer cette tablette, ma blonde aussi!

Lesley a dû s’y habituer avec le temps. L’empiétement était certes sournois, mais la progression inévitable. Conciliante, ma compagne a rapidement saisi l’enjeu. Une délocalisation de sa part s’imposait, dans ce vaste royaume réfrigéré qui constitue 50 % de son existence active, et j’ai nommé : son réfrigérateur. Le solde, vous l’aurez deviné, trouvant sa raison d’être dans ses deux fours à convection et sa pharaonique bibliothèque culinaire.

Ainsi, laitage, jus, sirop et autre sauce sriracha nichent désormais sur la tablette inférieure de la porte du frigo, alors que mes vins, mutés ou non, triomphent tout juste au-dessus, dans la partie supérieure. La noblesse chapeautant les roturiers en quelque sorte. Bref, une tablette « zone confort » de moins d’un mètre, grugée à même une petite décennie de stratégies quasi machiavéliques. Mais comme je ne badine pas avec le goulot — pardon, avec le boulot —, la démarche s’imposait d’office.

Cette « zone confort » porte bien son nom. Certains y verront un confinement supplémentaire, hors d’une cave ou d’un cellier à vins. Elle a pour moi un autre sens, une autre utilité, soit celle de me permettre, en tout temps, surtout en ces périodes d’isolation volontaire, de me servir, que ce soit une rasade, une larme ou même un dé à coudre de distillat, de mistelle ou de grand muté. Sans raison raisonnable sinon celle de jouir et de rêvasser dans ce monde désormais alangui pour les semaines, les mois à venir. Et que recèle cette fameuse tablette ? Par ici la visite !

Lillet Frères, Bordeaux, France (16,95 $ – 953091). Est-il besoin de présenter ce classique, qui, avec quelques glaçons et zestes d’orange ou en cocktail (avec gin et Cointreau), titille les bobos avant-gardistes depuis 1872 ? Un apéro délicieusement suranné où quinquina et macération de fruits s’animent sur une base de vins élevés en fût, ce qui le rapproche stylistiquement du vermouth. ★★★

Oloroso Don Nuno Solera Reserva, Lustau, Andalousie, Espagne (31 $ – 13035851). Ce fortifié bien sec (moins de 3 grammes au litre) à la robe acajou pousse plus loin les limites du grand palomino andalousien en insufflant un paysage oxydatif d’une stupéfiante profondeur. Amers éblouissants sur une longue finale qui invite des fromages de caractère, des noix et autres fruits secs à venir grignoter avec lui. Servir frais. ★★★ 1/2

Smith Woodhouse Late Bottle Vintage 2008, Symington Family, Douro, Portugal (37 $ – 743781). Votre zone de confort vous permet-elle l’aventure au-delà des terrasses ancrées sur schiste où les cépages touriga nacional et franca liquéfient littéralement le minéral pour en exalter l’essence ultime ? On ne le répétera jamais assez : un porto « traditionnel » de ce type demeure, encore et toujours, une affaire d’or à ce prix. Avec ses quatre ans de fût, une larme suffit à vous tartiner le palais par sa texture fine, puissante et chaleureuse, où cacao, mûre-cassis, réglisse et poivre noir ennoblissent une sève fraîche, homogène, d’une remarquable allonge. Une signature qui ne manque pas de classe. Normal, il s’agit de celle de la famille Symington. (10+) ★★★★

Gin, Menaud, Charlevoix, Québec (65,25 $ – 14108709). C’est qu’il n’est pas donné, le coquin, mais il fallait tout de même le débusquer, car l’aller-retour dans Charlevoix vaut ici amplement le détour. Je ne suis pas un expert en distillat de grain, mais cette production entièrement locavore est tout simplement enlevante, en raison de sa forte personnalité, mais aussi de l’ingéniosité déployée à porter le cœur de chauffe à des sommets d’expression. Intensité, intégrité, complexité et finesse portent déjà le nez là où fenouil, anis, résines, sapinage et menthe poivrée se faufilent avec beaucoup de rigueur, mais aussi de style. Quant à la bouche : magnifique ! Présence et dynamisme, avec cette sensation ascendante qui procède par petites touches, à la fois précises et colorées, le tout pourvu d’un souffle si large qu’il donne l’impression d’avaler le fleuve Saint-Laurent tout entier. Avec une allonge évoquant la salicorne de mer. Confondant. ★★★★

À grappiller pendant qu’il en reste!

Bodega Villa D’Orta Crianza 2015, Somontano, Espagne (18,95 $ — 13566679) : Ce bio où domine le cabernet sauvignon vous en met plein les dents avec son fruité bien structurant, sa fraîcheur et la trame chaleureuse de l’ensemble. Prévoir un morceau de bidoche grillée pour contrer l’offensive ! (5) ★★ 1/2 (c)

Mâcon-Charnay « Les Chênes » 2017, Manciat-Poncet, Bourgogne, France (23,45 $ — 14348059) : J’adore cette maison. Les blancs y sont inspirés, parfaitement révélateurs de leurs terroirs, toujours bien vinifiés, sans s’égarer dans des élevages trop poussés. Il y a ici rondeur et tension pour un fruité de belle densité, d’une jolie longueur. Très recommandable, sur les coquillages comme sur une terrine de poisson. (5) ★★★ ©

Château Tour Saint Vincent 2014, Médoc, Bordeaux, France (25,15 $ — 12116431) : J’apprécie la modulation fruitée inscrite ici sur le mode de la fraîcheur, de la souplesse et de la qualité des tanins, sans trop d’extraction à la clé. Un bordeaux classique, comme il se doit ou devrait l’être. Surtout qu’il est prêt à boire ! (5) ★★★


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles