Le vin est-il par essence essentiel?

Jean Aubry

« Du pain, du vin et du Boursin ! » réclamait la publicité lourdement martelée de Jacques Ségala sur les écrans de la télévision française en 1968. Une publicité certes nettement moins aguichante que celle affichée en 1981 et qui faisait dire au mannequin Myriam Szabo: « Le 2 septembre j’enlève le haut » et « Le 4 septembre j’enlève le bas ». Bien évidemment, cette bonne vieille France franchouillarde n’en est pas à une incartade près quand il s’agit d’aiguiser le plaisir des sens et de susciter la polémique.

Mais Ségala sera tout de même pris à partie par Claude Évin (au nom prédestiné) qui, en 1991, encadrait strictement par un arrêté ministériel toute promotion qui touche de près ou de loin le vin avec cette « loi Évin » devenue tristement célèbre depuis. « Laissez le vin exister ! » lui rétorqua en vain le publicitaire, alors obligé de décliner le fameux fromage à tartiner sous la forme de « Du pain, du Boursin… c’est sans fin ! »

Je bois peu et je déguste lentement, comme un bon livre dont je savoure les chapitres. Mais il est essentiel que le vin tout comme l’histoire soient à la hauteur. Le vin, comme la littérature, est un art. L’art est essentiel non ?

Je vous dis ça pourquoi ? Parce que le vin est de tout temps, par monts et par pandémies, ce morceau d’espoir et de vie cédé à l’homme par temps clair ou orageux. Tout comme le pain, son complice de toujours dont il partage la vie fermentaire organisée finement par des bataillons de levures. Le fromage ? Un bel entremetteur dont on a besoin, ou pas. Qu’il s’agisse de Boursin ou de fromage en grains. À ce ménage à trois, il ne manque plus que l’amour. Comme quoi la vie peut être simple quand on se soucie de l’essentiel.

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Alors, essentiel ce foutu pinard ? C’est la question que je posais (à 2 mètres, 3 ouvrées et 6 ares plus exactement) la semaine dernière à des Québécois alignés devant une succursale de la SAQ pour une cause qui, visiblement, avait tout d’essentielle. J’emploie ici le mot « pinard » avec respect, car son origine remonterait à la Grande Guerre, où les soldats, eux aussi alignés, mais dans des tranchées cette fois, recevaient leur quart de jaja, un canon qui, bien que de piètre qualité, n’en demeurait pas moins capital au bon moral des troupes.

Bien sûr que le mot « essentiel » avait un tout autre sens pour ces « poilus » livrés alors à la boucherie, des hommes buvant pour oublier l’enfer qui les cernait. Un mot dont le sens apparaîtra sans doute décalé, pour ne pas dire déplacé dans nos sociétés modernes confortables où tout ce qui est essentiel est perçu comme un droit inaliénable. « Tout le monde, quelle que soit sa situation, devrait pouvoir boire du vin. J’irais même plus loin, à titre d’aliment physique et spirituel, il ne devrait pas être taxé, comme tout autre aliment. Oui, le vin est essentiel, mais pas les taxes qui viennent avec ! » me lança un Benoît B. qui ne trouvera sans doute pas la même oreille que moi au Conseil du trésor.

Marguerite A., elle, plus philosophe : « Le vin est pour moi essentiel, car il me permet de voyager dans les vignobles du monde tout en demeurant à la maison. » Une décision moins coûteuse et plus sécuritaire par les temps qui courent. Dans cette même veine empreinte de sagesse, Jean L. : « Je bois peu et je déguste lentement, comme un bon livre dont je savoure les chapitres. Mais il est essentiel que le vin tout comme l’histoire soient à la hauteur. Le vin, comme la littérature, est un art. L’art est essentiel non ? ». Un art qui a fourni à l’homme la selle pour mieux monter le cheval de la poésie, lui ai-je répondu dans un élan de complicité, lui suggérant l’achat du récent millésime 2017 du Château le Puy(28,85 $ – 709469), véritable guérisseur de spleen baudelairien.

Plus bas dans la file indienne, j’ai apprécié la franchise crue de Manon P. : « Tu parles si c’est essentiel le vin ! Pis notre premier ministre l’a compris tout de suite… c’est ça l’essentiel ! » « Faut tout de même relativiser. Essentiel oui, mais pas pour tout le monde qui en arrache en ce moment et qui ne peut pas s’en payer. Moi, je gratte mes fonds de tiroirs parce qu’un bon vin c’est important. C’est comme une lumière au bout du tunnel de ce qui nous arrive », de poursuivre Élyse L.

La porte du tunnel s’ouvrait alors sous l’œil du gardien de sécurité et je pénétrai à mon tour dans cette immense « pharmacie de l’âme » qu’est la SAQ. Sans la moindre distanciation réglementaire de 2 mètres, 3 ouvrées et 6 ares de mon remède préféré !

À grappiller pendant qu’il en reste!

LeMoss, Ca’di Rajo, Glera Trevenizie, Venitie, Italie (17,60 $ – 14070886). Une fermentation spontanée accompagne ici un plaisir tout aussi simple et spontané. Un mousseux qui cède sous une pression fine, exprimant le fruité du cépage glera avec tonus et légèreté, le tout, pratiquement sec. Et puis, ça vous ouvre le palais pour la suite de l’apéro sans fermer les portes de l’appétit. Pourquoi y en a-t-il si peu sur le marché ? Mystère et boule de gomme. (5) ★★★

Kir-Yianni Cuvée Village 2017, Naoussa, Grèce (17,65 $ – 13990613). Petit voyage en Grèce tout en demeurant cloisonné à la maison ? Ce xinomavro coloré, vivant et juteux devrait vous redonner quelques forces sur vos brochettes d’agneau. Un rouge simple de caractère, de corps moyen, sentant bon ce coin de pays où nos amis vignerons s’affairent toujours pour nous en ces temps moroses. (5) © ★★ 1/2

Feudo Disisa 2018, Grillo, Sicile, Italie (19,90 $ – 13675533)  Voilà un blanc sec qui, à 20 $, parle franchement de ses origines, dans une facture qui se veut moderne et parfaitement maîtrisée en matière de vinification. Ça joue de citron frais comme l’archet d’un violon étirant la note jusque dans les aigus salins, amers et cristallins. Les pétoncles et autres crevettes sautées sauce thaïe insistent pour être vus en sa compagnie. (5) ★★ 1/2

Lindes de Remelluri 2015, Rioja, Espagne (29 $ – 14323821). La robe écarlate s’éclate derrière un fruité bien composé, aromatique et structurant, avec cette vigueur naturelle liée à l’élevage qui cadre à merveille sans toutefois amoindrir le moelleux de texture. Beaucoup de jus, quelle fougue ! Queue de taureau braisée ! (5+) © ★★★

Moulins de Citran 2015, Haut-Médoc, Bordeaux, France (28,45 $ – 737882). Déjà bien ouvert sur le plan aromatique, bien que se préservant une suite qui s’annonce déjà délicieuse. Un classique de bel équilibre, aux tanins bien frais où la fine astringence relance le fruité et l’épicé. Finale moyenne qui invite une poêlée de champignons. (5) ★★★


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles