Devrait-on boycotter des vins?

Canberra a déposé une plainte auprès de l'Organisation mondiale du commerce pour concurrence déloyale, le Canada ayant, selon l'Australie, favorisé le commerce de sa production par l'entremise de ses monopoles respectifs.
Photo: Greg Wood Agence France-Presse Canberra a déposé une plainte auprès de l'Organisation mondiale du commerce pour concurrence déloyale, le Canada ayant, selon l'Australie, favorisé le commerce de sa production par l'entremise de ses monopoles respectifs.

Acheter c’est voter, pour reprendre l’expression de Laure Waridel. La démocratie du capital nous y invite, alors, pourquoi n’aurions-nous pas le dernier mot à ce chapitre ? De récents courriels de votre part me mettaient dans une situation délicate, ou plutôt, leur pertinence exigeait de me pencher sur cette question éminemment politique qui, comme vous l’aurez deviné, sort du cadre de la simple chronique de vin.

Alors, on fait quoi ? Regardons déjà le passé. De tout temps, les hommes ont élaboré le vin pour être bu bien sûr, mais aussi pour être vendu. Les vignobles qui avaient la chance d’être à proximité d’un canal, d’un fleuve ou de tout autre axe de transport bénéficiaient d’un avantage incontestable. Il n’y a qu’à évoquer le chemin de fer, qui, au XIXe siècle, acheminait la production du Languedoc-Roussillon vers le nord; le vin de Champagne qui trouvait un débouché commercial à Paris en descendant la Marne; ou, encore, celui de Chablis empruntant la Serein pour rejoindre l’Yonne afin de mouiller les huîtres dans les goguettes de la capitale.

Tout n’était pas rose pour autant. Pensons, au Moyen Âge, à la descente des vins des Hauts Pays — Agen, Bergerac, Gascogne, Cahors, Moissac et autres villes des régions du bassin de la Garonne — et à leur interdiction de rejoindre le port de Bordeaux avant la Saint-Martin (11 novembre) pour ainsi voguer vers les villes hanséatiques et l’Angleterre.

Apparaît déjà à l’époque une « Petite Coutume » (d’où le mot anglais customs) qui allait installer sur place une espèce de boycottage économique pénalisant ces mêmes vins « de l’intérieur » au détriment des vins de Bordeaux, dont on y écoulait alors la totalité de la production. Ces « douanes » intra-muros annonçaient déjà ce qui allait devenir monnaie courante cinq siècles plus tard, au moment où les nations allaient multiplier les mesures de représailles pour protéger leurs propres intérêts commerciaux.

Un plan qui tombe à l’eau

Nous sommes au début des années 1990. L’industrie vinicole australienne fourbit ses armes avec un plan ambitieux et bien préparé (c’est du moins ce qui était envisagé à l’époque) visant ni plus ni moins à imposer la production du jeune pays sur les marchés mondiaux. Subventionnée par le gouvernement au cours de la décennie précédente pour permettre l’arrachage d’une quantité pléthorique de vignes, la filière s’active désormais à embouteiller sous capsules à vis tous ces Little Penguin et autres Yellow Tail dont le goût « macdonalisé » est travaillé pour plaire au plus grand nombre. Tant et si bien qu’en moins de 15 ans, les ventes de ce type de produit passent, aux États-Unis seulement, de 600 000 à plus de 20 millions de caisses. Le petit pingouin se frotte les mains.

Mais voilà, depuis une décennie maintenant, la banquise se dérobe sous les pattes de la bestiole. Le navire prend l’eau et le marché s’effondre au Royaume-Uni comme au Québec, où, selon le rapport annuel 2018-2019 de la SAQ, la part de marché des vins australiens n’est plus que de 6 % (alors qu’elle était de 7,2 % en 2005, contre 1 % pour les vins canadiens). Cette diminution minime de pourcentage semblerait anecdotique si ce n’était du fait que, toujours selon ce même rapport annuel, les vins canadiens accapareraient maintenant 3 % des parts de marché.

Pas de quoi fouetter un pingouin, me direz-vous (même un manchot n’oserait pas), mais tout de même suffisant pour que Canberra dépose une plainte auprès de l’Organisation mondiale du commerce pour concurrence déloyale, le Canada ayant, selon l’Australie, favorisé le commerce de sa production par l’entremise de ses monopoles respectifs.

Si l’argumentation semble techniquement plausible, reste que la production de vins australiens, qui oscille autour de 1,37 milliard de litres (pour 819 millions de litres exportés), contre 1,72 million de litres produits au Québec (pour zéro litre exporté ou presque), fait apparaître ici bien modestes nos ambitions québécoises. Alors, acheter, c’est toujours voter ? Boire moins de vins australiens et plus de vins québécois semblerait une voie honorable. Un emploi du conditionnel qui permet ici de couper la poire en deux !

À grappiller pendant qu’il en reste!

Château Viranel Tradition 2016, Saint-Chinian, Languedoc, France (19,10 $ — 14060995) Il se passe quelque chose de singulier dans cette appellation où le carignan offre une personnalité forte même s’il ne participe pas à la majorité de l’assemblage. Un truc animal et épicé bien senti, sans déviation quelconque, car le tout est ici parfaitement vinifié. C’est coloré, aromatique et ample, avec des tanins serrés, bien frais, étoffés, riches, sans aucune rugosité. À ce prix, un vin de coeur, un vin d’origine, un vin d’homme (évidemment entendu dans le sens civilisationnel du terme). (5) ★★★ ©

Tonel 46, Cabernet Sauvignon Réserve, Mendoza, Argentine (19,65 $ — 13985751) Certaines personnes ont peur du cabernet sauvignon. Trop viril, trop masculin, trop musculeux… Il suffit de le placer dans le contexte idéal, quelque part entre une soirée frisquette et une daube fumante. Cette cuvée réconforte. En raison de sa sève, de son caractère empyreumatique soutenu, de ses tanins riches, mûrs et abondants et de sa finale de belle longueur. Un rouge « travaillé » pour plaire. Moi, il ne me déplaît pas. (5) ★★ 1/2 ©

The Brothers, Sauvignon blanc 2016, Giesen, Nouvelle-Zélande (19,95 $ — 13838734) Les précurseurs d’arômes s’en donnent à coeur joie et à bouquet découvert ici tant l’expression sauvignonne à fond sans demander son reste. Ces fameux « thiols » aux notes de buis frais, de litchis et de poivre blanc animent un tracé de nez et de bouche précis et soutenu, vivace et de belle longueur. Chèvre frais, asperges et croustilles au fenouil devraient l’exalter plus encore. (5) ★★ 1/2

Ernie Els Proprietor’s Blend 2016, Stellenbosch, Afrique du Sud (29,85 $ — 11130265) Gros calibre. Du solide, sans toutefois être fondu dans une enclume dense, compacte et peu nuancée. Tout le contraire, car l’expression est ici manifeste et la piste, diversifiée, complexe et soutenue. Attendez-vous cependant à monter une bête puissante et fougueuse, racée et musclée. Un rouge étoffé et passablement structuré, aux tanins abondants, sphériques et porteurs, longuement. (10 +) ★★★ 1/2 ©

La Rosa Reserva 2016, Douro, Portugal (51,75 $ — 11825067) Princière que cette cuvée encore sous l’emprise de sa somnolence de jeunesse, mais promise à une décennie d’expansion certaine. La couleur comme la sève impressionnent, les éléments fruités en parfaite adéquation avec l’intégration boisée. Car oui, l’animal sommeille, ronronnant sous la maturité de ses tanins abondants, sa fraîcheur née de la fusion des terroirs locaux, mélange d’austérité et d’ampleur contenues. Bref, si j’étais vous, je n’y toucherais pas, du moins pour le moment. À la hauteur des grands portos, mais ici, sans les sucres. (10 +) ★★★ 1/2 ©

Champagne Pierre Gimonet & Fils, Cuis 1er Cru, Champagne, France (66,75 $ - 1553209) Ciselé à même une acuité fruitée qui ne cesse de se définir au fil du palais comme au fil du rasoir, ce chardonnay enlève et élève tout en donnant au passage une leçon de précision. La matière est belle, de première jeunesse, vibrante et invitante, tendue et dosée avec justesse. Un champagne qui s’épanouira plus encore en cave, en supposant que vous puissiez y résister maintenant (5+) ★★★ 1/2


Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles