Question d’étiquette

Une réponse hautement philosophique que celle de Jean à propos de l’étiquette: «L’éternelle question: est-ce que la forme est une émanation de l’essence?»
Photo: Jean Aubry Une réponse hautement philosophique que celle de Jean à propos de l’étiquette: «L’éternelle question: est-ce que la forme est une émanation de l’essence?»

Rassurez-vous : la dépendance œnographile n’est pas, à moins d’un excès de zèle irrépressible à vouloir le boire pour le croire, liée à l’alcoolisme chronique. C’est déjà ça de gagné, non ? Si l’on ne fait pas gaffe, elle peut toutefois entraîner le sujet sur la piste d’une déviation qui, sans verser pour autant dans la placomusophilie (celle-là plus rare et plus dispendieuse), isole toutefois le sujet dans un monde qui, heureusement, n’a rien de virtuel.

Respectez-vous l’étiquette ?

Les plus futés d’entre vous auront évidemment saisi que la placomusophilie intéresse ces gens qui adorent collectionner les « plaques » coiffant le « museau » des bouchons de champagne, quand ce n’est pas le bouchon de champagne lui-même. De quoi fabriquer un rideau de douche nouveau genre que n’aurait pas dédaigné Thierry Mugler lui-même. Mais l’œnographilie ?

Vous êtes dans une succursale de la SAQ et avez une bouteille entre les mains tout en vous interrogeant sur ce qu’elle contient. Petit malaise, il est vrai, d’autant plus qu’il n’y a autour de vous aucun conseiller en vin, ni chroniqueur ni autres influenceurs pour distiller quelques indices sur son contenu. Reste l’étiquette. Que faire alors ?

Je vous vois régulièrement en succursale soupeser le produit, le retourner dans tous les sens, lire le baratin simpliste digne du niveau d’un élève de deuxième année affiché sur la contre-étiquette pour mieux constater que vous êtes passablement embêté. Taraudé, tourmenté, même. C’est que vous n’êtes pas de la trempe de votre beau-frère œnographile, qui, lui, en connaît un rayon sur les étiquettes puisqu’il les collectionne. Compulsivement.

Ce qui ne veut pas dire qu’il en sait plus que vous sur le contenu. Après tout, il peut n’être qu’un pitoyable buveur d’étiquette. Du côté de l’industrie, tout est mis en œuvre pour vous mettre le « grappin au goût », pour vous faire commettre votre acte d’achat. Étiquettes transparentes, minimalistes, sexistes, excentriques, colorées aux allures de bandes dessinées : on est à des lustres de la stricte sobriété d’un Château Latour.

Le Devoir était sur le terrain cette semaine avec une question précise en tête : l’étiquette a-t-elle un impact sur votre acte d’achat ? Si oui, de quelle façon ? Quelques commentaires de consommateurs rencontrés au hasard…

Victoria et Guillaume « Oui, l’étiquette a un impact direct, car nous connaissons très peu les vins ; clarté, mais surtout simplicité sont capitales pour avoir un minimum d’informations. »

Marjorie « Moi, j’ai déjà ma liste, mais je suis aussi sensible au look de l’étiquette, à la forme de la bouteille, voire de sa texture, comme celle-ci, qui est comme givrée… »

Alexandre « Moi, plus elles sont extravagantes et plus je me méfie. L’étiquette doit être simple à lire, pas minimaliste pour autant. »

Martin « Qu’importe l’étiquette, pourvu que le vin soit à la hauteur. J’ai l’impression d’être infantilisé avec des étiquettes qui ressemblent à des bandes dessinées, ça fait pas sérieux tout ça… »

Hélène « Je crois que, à l’image d’un titre de roman, on doit savoir où on s’en va avec le vin proposé, sans avoir à être obligé de toujours googler pour avoir une réponse. »

Jean-Philippe « Je me méfie plutôt des médailles gagnées lors de concours, mais les pastilles placées sur l’étiquette d’agences québécoises, telles Balthazard, Œnopole, Rézin ou autres, me rassurent, car j’ai confiance dans leur goût. »

Je laisse le dernier mot à Jean, amateur de vin québécois, en l’occurrence ici du Rosé du Calvaire 2018 La Cantina du Vignoble de la Rivière du Chêne (19,95 $ — 138355648 — (5) ★★★) : « D’une certaine façon, si l’étiquette me charme par sa créativité, son originalité, parfois aussi par son classicisme, j’ai tendance à croire que ces qualités qui se reflètent sur le contenant doivent aussi se retrouver, de même, dans le contenu, soit, le vin. L’éternelle question : est-ce que la forme est une émanation de l’essence ? »

À grappiller pendant qu’il en reste!

Nowat 2018, Dupéré Barrera, Côtes de Provence, France (18,95 $ - 13574425). La contre-étiquette apposée sur cette bouteille de rosé ne peut être plus explicite : À déguster frais et dans la joie. Qu’attendez-vous ? Pas de pénurie de joie ici, car ce rosé bien sec vous entraîne bien au-delà de ces rosés apatrides fluorescents dopés aux levures aromatiques. Le fruité y est multipistes, la fraîcheur, de mise et la densité de l’ensemble le destine à table sur une batterie de mets plus ou moins épicés. Caractère et authenticité, à bon prix. (5+) ★★★ ©

Grolleau 2018, Catherine et Pierre Breton, Loire, France (27 $ - 13830222). Ne vous sentez pas affecté par la robe voilée et les arômes naturels de raisins frais. C’est le style que veulent ici exalter le clan Breton avec le cépage grolleau qui ne se prive pas de vous en faire boire de toutes les couleurs. C’est bien sec, soutenu, léger (10.5 alc. /vol.) vivace, avec ce relief fruité typique des macérations de type carboniques qui assurent un effet turbo à l’ensemble. Large, très large soif ici, surtout servi bien frais. Mais attention : Trop de modération nuit à la consommation. Je vous aurai averti. (5) ★★★ ©

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles