Vin: la «familia» Scavino

Elisa Scavino connaît le terrain comme sa poche.
Photo: Jean Aubry Elisa Scavino connaît le terrain comme sa poche.

Le dolcetto demeure ce vin de tous les jours, celui des copains réunis à la trattoria autour d’antipasti pour refaire le monde et écluser des canons. La version italienne du gamay-bistro, en quelque sorte. Mais pour ces moments, disons, un rien plus sophistiqués, c’est le nebbiolo, sous l’impulsion de son cortège de terroirs, lieux-dits, parcelles, crus, altitudes et expositions, qui monte au front pour vous régaler l’émotion et vous écarquiller les yeux de l’intelligence.

L’intelligence ? Elle perle manifestement derrière les propos d’Elisa Scavino, qui a dû, dès l’enfance, s’humecter le biberon avec le grand nebbiolo du côté de Castiglione Falletto dans son Barolo natal. De la quatrième génération de Scavino, à l’œuvre depuis 1921 (alors que la Commission des liqueurs du Québec voyait le jour), la dame distille un discours clair, teinté d’une sensibilité alimentée à même ce cépage d’exception dont les nombreux visages sculptent une gamme inouïe de nuances, à l’image de son collègue pinot noir de la Bourgogne.

Les trois hectares acquis par l’arrière-grand-pèreLorenzo Scavino sont aujourd’hui agrandis par 25 autres hectares (en plus d’un autre loué) disséminés autour de la maison familiale comme les doigts d’une main toujours occupés à fouiller les nombreuses parcelles pour en saisir les singularités respectives. Autant dire que la maison a de l’or dans les mains tant les lieux en question permettent au seigneur piémontais de transcender son essence variétale. Des terroirs aussi prisés qu’en Bourgogne, d’ailleurs.

Alors, assemblage ou non ? « Certains crus, tels Cannubi, Bric dël Fiasc ou encore Rocche Dell’Annunziate, possèdent des personnalités si fortes et si différentes qu’ils se suffisent à eux-mêmes alors qu’un « simple » Barolo ou un Carobric bénéficient des variations exprimées par trois terroirs de crus pour s’accomplir à leur meilleur », dira la vigneronne, qui connaît ses vignobles comme sa poche. Des synergies éloquentes que traduit ici une compréhension optimale du patrimoine familial.

Cette compréhension des sous-sols acquise au fil des millésimes se double chez les Scavino d’une parfaite maîtrise du cépage en question. Avec son débourrement précoce et sa maturation tardive sur ses sols de prédilection silico-marno-calcaire, le nebbiolo doit être pris avec des pincettes pour s’assurer d’une parfaite adéquation entre un indice de tanins élevé et une acidité qui ne donne pas sa place. À son meilleur, le grand barolo, derrière sa robe pâle orangée, permet l’expression d’un fabuleux bouquet où rose fanée, cuir, réglisse, graphite, thé noir et cerise confite tracent un profil de bouche structurant, parfois d’une allonge abyssale. Les décennies de bouteille ne l’intimident jamais.

Le bonheur du chroniqueur ? Déguster une dizaine de crus maison tout en soupesant, avec l’auteure, les variations subtiles mais aussi bien tranchées des vins. L’écoute en vaut la peine, car ces vins de méditation jouent parfois au chat et à la souris avec vos sens. Les voici très brièvement résumés, sachant que les quantités à la SAQ sont lilliputiennes.

Barolo 2014 (56,50 $ – 12533525). De 10 à 30 % du vin est ici vendu en vrac à la suite des dégustations de fûts chaque année pour en bonifier la qualité. Tanins fins, frais, fruité séduisan. (5+) © ★★★ 1/2

Bricco Ambrogio 2015 (77,50 $ – 14072697). Vignoble au nord. Texture, étoffe, charme, élégance. (5+) © ★★★ 1/2

Monvigliero 2015 (91,75 $ – 14072339). Déjà plus complexe. Amplitude, rondeur, mais aussi structure, longueur. (10+) © ★★★★

Ravera 2015 (91,75 $ – 14070261). Plus « froid », tendu, expression minérale forte. (10+) © ★★★★

Prapo 2015 (91,75 $ – 14070296). Tanins fins nourris, ensemble détaillé et précis. (10+) © ★★★★.

Carobric 2015 (91,75 $ – 14070296). Touche animale, pureté d’expression. (10+) © ★★★★

Bric dël Fiasc 2015 (121,75 $ – 14072312). Grand seigneur ! Sève, subtilité, profondeur et harmonie. (10+) © ★★★★ 1/2

Rocche dell’Annunziate 2013 (274,25 $ – 14072355). Classique. Race, harmonie, longueur. (10+) ©★★★★ 1/2

Novantesimo Riserva 2011 (476 $ – 13825298). Noblesse de ton. Indéfinissable. Une fenêtre ouverte sur la métaphysique. (10+) © ★★★★ 1/2

À grappiller pendant qu’il en reste

Chasselas, Pinot Blanc, Pinot Gris 2017, Quail’s Gate, Colombie-Britannique, Canada (19,95 $ – 121333978)
Fiabilité, pertinence, régularité. Quelle que soit la cuvée, cette maison familiale assure à tous coups. Fluidité et rondeur fruitée sur un ensemble frais, gourmand, aromatique et de belle longueur. Vivement un retour sur le marché ! (5) ★★★

Bourgogne Rouge 2017, Fougeray de Beauclair, Bourgogne, France (25,60 $ – 12526413)
Il y a une certaine noblesse dans ce pinot noir, une expression à la fois de détachement, de liberté, sans pour autant jouer de prétention. Le fruité y est pur, net, droit, éloquent, avec suffisamment de densité, de maturité et de fraîcheur, tout en jouant de légèreté et d’une certaine allonge. Ne vous privez pas pendant qu’il en reste ! (5) ★★★

Camigliano 2016, Rosso di Montalcino, Toscane, Italie (26,65 $ – 13910185)
Un sangiovese qui vise juste par sa justesse fruitée et son ensemble étoffé, affichant un corps généreux tout en demeurant élégant, voire civilisé. Un délice sur le sauté de veau aux champignons. (5) ★★★ ©

Cornas « Les Éygats » 2016, Domaine Courbis, Rhône, France (67,50 $ – 12538756)
Allier puissance et finesse témoigne du grand vin, voire du très grand vin. C’est le cas ici. La dimension fruitée en est presque insoutenable tant son essence captive et produit, sur une trame tannique aussi fraîche que compacte, une texture liée jusque dans ses moindres replis. Plus colorée que la cuvée « Sabarotte », plus profonde aussi, cette syrah démontre l’énorme potentiel dont elle est capable sur ces terroirs d’altitude. Il relèverait tout bêtement de l’infanticide de le déboucher maintenant. (10 +) ★★★★ 1/2 ©

Domaine Gourt de Mautens 2013, Côtes-du-Rhône Villages, France (70,25 $ – 11217774)
Le Rasteau de Jérôme Bressy, devenu VDP Vaucluse pour des raisons, disons, « administratives », est de la même envergure que le Cornas « Les Eygats » cité plus haut. Monument de puissance, oui, mais avec cette perception de vigueur qui trace une voie plus dynamique tout en élargissant la palette des arômes et des saveurs. Une sensation de force, habilement canalisée, à la fois rigoureuse et d’une grande pureté. Encore tout jeune, le fruité mûr qui s’en dégage interpelle et nourrit, interroge et réjouit. Maturité, amplitude, détail et longueur. Un rouge d’inspiration biodynamique qui ne manque ni d’ambition ni de personnalité. (10 +) ★★★★ ©

Riesling 2008, Cuvée Frédéric Émile, Trimbach, Alsace, France (80,25 $ – 12928965)
Ce grand riesling bien sec issu de vieilles vignes fichées sur sol de marnes et de calcaire coquillé commence à atteindre son plateau de maturité et s’en trouve aujourd’hui des plus épanouis. Le bouquet est magnifique, fin et détaillé, laissant les notes citronnées, florales et minérales se soulever comme dans un profond vortex aromatique et gustatif, sans ces traces d’hydrocarbure qui parfois en altèrent l’élégance. Vin de gastronomie et de bouche friande et curieuse. (5) ★★★★ ©
Jean Aubry

Légende

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
★ appréciation en cinq étoiles