Vers une première cuvée montréalaise

On mesure l’impact sur l’environnement des vignes par rapport aux autres types de toits verts, explique Éric Duchemin, directeur du Laboratoire sur l’agriculture urbaine.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir On mesure l’impact sur l’environnement des vignes par rapport aux autres types de toits verts, explique Éric Duchemin, directeur du Laboratoire sur l’agriculture urbaine.

Et si votre vin était si local qu’il venait d’un vignoble urbain ? Ce rêve n’est pas si lointain, puisque le projet Vignes en ville expérimente la culture de la vigne sur quatre sites dans la métropole. Un vin montréalais pourrait voir le jour en 2021.

Ce sont près de 300 pieds de vigne qui ont été plantés sur le toit du Palais des congrès, sur celui de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ), au siège social de la SAQ et sur le site de la Station F-MR. Elles forment le projet Vignes en ville, qui conjugue expérimentation scientifique, verdissement et vignoble urbain.

Bien qu’une première cuvée expérimentale puisse être réalisée en 2020, il est plus réaliste de viser 2021 pour un produit de meilleure qualité, explique la fondatrice et coordonnatrice du projet, Véronique Lemieux.

L’équipe réfléchit déjà à la façon dont le produit final sera traité et commercialisé. « On peut faire ça beau, dans un endroit design en ville, ou on peut redonner tout le pouvoir aux citoyens. Ou on peut faire les deux », affirme Mme Lemieux, qui travaillait déjà dans le domaine du vin avant de lancer Vignes en ville. « On pense à former un mouvement de transformation de la production, peut-être un espace collectif », renchérit Éric Duchemin, directeur du Laboratoire sur l’agriculture urbaine (AU/LAB), qui soutient le projet.

C’est après une semaine de cours à l’École d’été sur l’agriculture urbaine et une visite au vignoble brooklynois Rooftop Reds que Véronique Lemieux a eu l’idée de lancer ce projet à Montréal. Vignes en ville est ainsi né fin 2016 et a effectué sa première plantation — de 80 vignes — en juin 2017, sur le toit du Palais des congrès. Cette année, le projet s’est agrandi : la Société des alcools du Québec a décidé d’embarquer dans l’aventure, tout comme l’ITHQ et la Station F-MR.

L’affiliation de Vignes en ville à AU/LAB le jumelle à des projets de recherche. Les vignes y sont soumises à une batterie de tests : on y observe, par exemple, le comportement des plants, et on mesure l’impact sur l’environnement des vignes par rapport aux autres types de toits verts, décrit Éric Duchemin, au cours d’une visite avec Le Devoir.

Valoriser le verre

Alors que le recyclage du verre connaît des difficultés au Québec et que le verre est indissociable (ou presque) de la commercialisation du vin, Vignes en ville a cherché des façons de valoriser cette matière, dans une dynamique d’économie circulaire.

D’abord, en utilisant du verre broyé comme remplacement au sable dans le terreau utilisé et, en second lieu, en créant un paillis de verre (en partenariat avec Tricentris) où pousseront les vignes.

On teste, sur les plants du Palais des congrès, de l’ITHQ et de la Station F-MR, des terreaux où on a mélangé des particules de verre en remplacement du sable qui se trouve normalement dans le sol. « Ça n’apporte rien de plus, concède Mme Lemieux. Par contre, le fait de ne pas exploiter de sable a un impact écologique énorme. La plupart des gens ne savent pas que le sable est une ressource non renouvelable [et que son exploitation] augmente l’érosion. »

Sur le site de la SAQ, les vignes ne sont pas cultivées en bac, mais dans le sol. On y utilise le paillis de verre, et on cherche à observer ses effets sur les fruits. Selon des études, ce paillis pourrait augmenter « le mûrissement du raisin en raison du phénomène de réverbération de la lumière », explique Mme Lemieux.

Des quatre sites de Vignes en ville, seul celui de la Station F-MR est facilement accessible au public. Les vignes de ce site plus « citoyen » trouveront toutes preneur parmi des gens du quartier, à la fin de la saison.

Facile à apprivoiser

Bien sûr, il y a l’hiver à affronter. Les plants de Vignes en ville proviennent d’espèces nord-américaines adaptées au climat local. Elles bénéficient aussi d’une protection supplémentaire grâce aux membranes isolantes thermofoil de la SAQ, qui trouvent ici une deuxième vie. Seulement deux vignes ont péri, l’hiver dernier.

D’après Véronique Lemieux, les vignes présentent un net avantage en milieu urbain : elles tolèrent un stress hydrique — idéal pour les citadins occupés. « La vigne, c’est l’inverse du plant de tomates. Elle peut passer trois jours sans être arrosée. » Elle est aussi facile à entretenir et peu encline à développer des maladies.

« On pense que la vigne, c’est compliqué. C’est très compliqué faire du bon vin, et c’est très compliqué de s’occuper de 10 000 plants de vigne. » Mais à l’échelle de quelques plants, dans un contexte de verdissement, cette pression s’atténue. « [Notre but], c’est que les gens plantent de la vigne, et c’est pour verdir la ville. Il y a urgence de réduire les îlots de chaleur », rappelle Mme Lemieux.