Des lieux de mémoire à la mémoire des lieux

Normand Thériault Collaboration spéciale
Les cours Le Royer
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Les cours Le Royer

Ce texte fait partie du cahier spécial Habitation octobre 2013

Il s’en est trouvé pour dire que la disparition de la « pinte de lait » visible boulevard René-Lévesque, près de Guy, était un drame. Et d’autres prendront mouche si un jour on voit être décroché le panneau de la Farine Five Roses qui illumine le secteur ouest du Vieux-Montréal. Et serait-ce un drame si disparaissait du paysage l’« orange » de l’Orange Julep, elle qui a déjà survécu à la mise en tranchée de l’autoroute Décarie ? Pourtant, les villes se transforment et des monuments disparaissent au profit d’une revitalisation de tout un secteur urbain.

 

Au fil des siècles, à la suite de déplacements multiples, les soeurs hospitalières de Saint-Joseph pourraient apparaître comme ayant eu la volonté de se donner un statut de nomades.

 

À l’origine, elles sont françaises, avec un établissement situé à La Flèche, en France. Elles forment alors un groupe de femmes laïques qui prodiguent des soins aux malades. Et Jérôme Le Royer les contacte pour que certaines d’entre elles traversent en Amérique, afin de venir prendre en charge les nécessaires soins de santé pour sa nouvelle colonie qu’est alors Ville-Marie, lieu d’implantation chrétien en cette Nouvelle-France, là où colons et Amérindiens habitent en parallèle.

 

Ce sera fait. Et Judith de Brésoles débarque en 1659 avec deux autres compagnes : elle sera la première supérieure de cet Hôtel-Dieu qu’une Jeanne-Mance avait fondé en 1644, à la demande de ce La Dauversière, qui jamais, lui, n’est venu en Amérique.

 

Cet hôpital grandira, avec jardins de plantes, cours, résidences, occupant un quadrilatère compris en les actuelles rues Saint-Sulpice, Saint-Paul, Saint-Laurent et de Brésoles.

 

Déménagement

 

Montréal aura donc cet hôpital qui, malgré quelques incendies, survit, et ce, jusqu’à nous, habitants d’un siècle numéroté XXIe.

 

Mais, au XIXe, et ce sera en 1871, nos bonnes soeurs déménagent. Elles quittent ce Montréal qui n’est pas encore « vieux », car il est devenu trop animé, trop bruyant, vivant entre activités portuaires, commerciales et bancaires.

 

Et l’hôpital « grimpe » vers la montagne, s’arrêtant à l’avenue des Pins, là où il se trouve encore. Mais plus pour longtemps… car Montréal aura enfin un réel et physique centre hospitalier universitaire et, quand celui-ci sera bâti, là où étaient les « lits » des soeurs, il y aura autre chose, Saint-Luc étant le site choisi pour l’établissement du nouveau site hospitalier.

 

Renaissance

 

Retour en arrière. Car nos hospitalières de Saint-Joseph avaient quand même la fibre commerciale : ferment-elles un hôpital qu’elles ouvrent, sur le même site, des entrepôts, des constructions à quatre, cinq, voire huit niveaux, qui occupent maintenant tout le quadrilatère.

 

Et cela sera, pendant un siècle, un lieu de transbordement pour ce qui arrive d’ailleurs et aboutit dans tout ce Canada que des trains traversent.

 

Mais le port se déplace, les besoins se transforment et le poumon nord-américain économique de l’Empire britannique s’essouffle : le Vieux-Montréal se vide, devient une zone de troisième ordre, et les édifices se délabrent.

 

Finalement, les soeurs vendent.

 

Deuxième renaissance

 

Et il y aura une deuxième renaissance pour ce site.

 

Un architecte, Claude Gagnon, voit la beauté des édifices et son côté entrepreneur lui fait entrevoir le potentiel du site : il lancera un grand chantier qui transformera ces entrepôts en autant de condominiums, où la brique pourra être apparente, la pierre des façades, toujours conservée, les grandes fenêtres, laissées ouvertes, et, surtout, sera conservée pour tout l’édifice sa structure de bois, les plafonds des pièces étant ainsi quadrillés par des poutres enchevêtrées, empilées, elles-mêmes appuyées sur des piliers de même nature.

 

Et ce geste était audacieux : qu’était alors une rue comme Saint-Paul, ou Saint-Dizier, dans un lieu devenu presque un no man’s land, où, à quelques bars et à une boîte de jazz près, on retrouvait peu d’activités commerciales ? Un secteur sans âme, et pourtant c’était là le lieu de fondation d’une métropole dont plus d’une banque quittait la rue Saint-Jacques, ne laissant souvent là en activité que des institutions, qu’elles soient mairie ou basilique.

 

Revitalisation

 

L’opération architecturale sera réussie. Et le bureau des architectes Desnoyers, Mercure, Gagnon et Sheppard, conjointement avec CEMP Investments Limited, reçoit en 1977 le prix d’honneur national d’Héritage Canada.

 

L’opération commerciale connaît aussi le même sort. Et, lentement, d’autres prendront exemple sur ce qui s’est produit sur ce site, où une Judith de Brésoles faisait pousser des plantes médicinales, soignait colons et Amérindiens, tout en affichant une ferveur religieuse.

 

Si bien que, aujourd’hui, là où étaient des édifices à l’abandon se succèdent des constructions de qualité, dont les espaces, certes, sont souvent vendus à prix élevés, quoique toujours moindres que ceux affichés sur le Plateau de la même ville.

 

Quant à la trame urbaine, elle compte maintenant une rue-jardin et plus d’une voie aux pavés à l’ancienne, contribuant à donner à Montréal son caractère distinct.

 

Évolution

 

Aujourd’hui, donc, la société se transformant, nos soeurs ayant déjà cédé la propriété de leur Hôtel-Dieu, vieillissantes, abandonnant même bientôt leur refuge entre Plateau et quartier McGill pour aller ailleurs, il ne reste sur cet autre site qu’un petit musée qui raconte leur histoire, l’histoire d’une colonisation française en terre d’Amérique.

 

Et se trouvera-t-il un autre Gagnon pour lancer une autre aventure, là où, aujourd’hui encore, se trouvent lits et chambres, salles et parloirs ?

 

Que les villes évoluent, cela est. Et les nostalgiques le regrettent et le regretteront. Mais à cela on pourra répondre que telle est la façon dont la vie est maintenue en zone urbaine.