Une «Révolution tranquille» alimentaire au Québec

Les 2400 aliments achetés dans notre ménage montréalais en 2021 provenaient d’au moins 47 pays.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Les 2400 aliments achetés dans notre ménage montréalais en 2021 provenaient d’au moins 47 pays.

En 1980, une circulaire de Chez Richelieu affichait du poulet à frire, des œufs, du sucre, des bananes et des pâtes. Quoi de plus normal ? Le même document publicitaire pour un autre supermarché, 42 ans plus tard, offre maintenant 23 pages de produits : bison haché, keftas marinés, bols de poké, cinq marques de bière de microbrasserie, bouchées de tofu en sauce aux noix de cajou, cubes congelés de smoothie à la spiruline, fromage au lait cru de l’île aux Grues, entre autres choses.

Comme en témoigne ce contraste frappant, les habitudes alimentaires des Québécois ont beaucoup changé au cours des dernières décennies. Nos listes d’épicerie ont pris de l’amplitude et notre démarche de bilan alimentaire voulait mesurer cet envol.

Les 2400 aliments achetés dans notre ménage montréalais en 2021 provenaient d’au moins 47 pays.

Je suis née en 1986 et mes parents m’ont souvent trimballée dans des entrepôts à Montréal où ils achetaient des produits qu’on qualifiait alors d’« exotiques » afin d’approvisionner leur épicerie fine située sur la Rive-Sud de Québec. C’est que les produits libanais, indiens, chinois et italiens n’étaient pratiquement pas distribués en dehors de la métropole avant les années 2000.

Il est arrivé qu’on nous demande si les bagels qu’on vendait étaient des beignes. Ou qu’on rapporte un fromage vieilli sous prétexte qu’il n’était « pas frais ». Peu de gens avaient entendu parler de houmous, de nachos, d’huile de sésame, de poulet au beurre à l’indienne ou de sauce sriracha. Sans dire que ces produits sont devenus universels, ils sont de plus en plus banals.

Le secteur agroalimentaire n’a jamais été aussi mondialisé et, paradoxalement, la soif de produits locaux ne fait que croître, dans la foulée de la pandémie qui a donné un coup d’accélérateur.

Le Québec est une société distincte dans ce domaine, après avoir traversé cette petite révolution tranquille alimentaire. La firme spécialisée en données sur l’alimentation NielsenIQ a calculé que les ventes de produits agroalimentaires québécois avaient grimpé en flèche au début de la pandémie, soit de 18 % entre octobre 2020 et octobre 2021. Année après année, cette entreprise insiste sur la « société distincte » québécoise… en alimentation.

L’historien culinaire Michel Lambert a comparé cette tendance vers le local à l’émergence de l’agriculture dans les sociétés anciennes. « Quand les humains ont inventé l’agriculture, ils ont trouvé que c’était plus pratique de rapprocher les aliments d’eux que d’être nomades. C’est comme si on devait le redécouvrir », disait-il dans une entrevue au Devoir en décembre dernier.

La condition du mangeur moderne est d’avoir perdu des repères par rapport à l’alimentation. Et on essaie de résoudre ce problème d’une nourriture qui ne veut plus rien dire.

Un sondage mené en 2020 pour l’Université Dalhousie a révélé que 17 % des répondants avaient commencéà cultiver des fruits et légumes au début de la pandémie.

Pourquoi tenter de faire pousser des tomates alors qu’un virus meurtrier menaçait ? Les nouveaux jardiniers disaient trouver cette nourriture « plus sécuritaire » que celle du magasin et plus savoureuse.

Sous-jacente, il y a peut-être aussi une quête de sens. « La condition du mangeur moderne est d’avoir perdu des repères par rapport à l’alimentation. Et on essaie de résoudre ce problème d’une nourriture qui ne veut plus rien dire », a dit récemment en entrevue Geneviève Sicotte, professeure d’études françaises à l’Université Concordia et spécialiste de l’imaginaire alimentaire.

Elle pointe les écrits du sociologue Claude Fischler qui, dès 1979, a développé le concept de la gastro-anomie, l’absence de règles ou d’ordre (nomos) en gastronomie. « Considérons l’appétit actuel de l’Occident industrialisé : quoique suralimentés, les pays développés ne sont pas rassasiés », indiquait en ouverture l’un de ses articles savants sur cette question.

Pourquoi avoir tenu à faire le bilan, article par article, des aliments que nous avons achetés ? Sans doute aussi pour y trouver ce désir de lien social et de sens qui passe de plus en plus par la panse.



À voir en vidéo