L’art de réussir en ne faisant rien

Lanternes devant le temple taoiste de Wong Tai Sin, à Hong Kong
Photo: Alex Ogle Agence France-Presse Lanternes devant le temple taoiste de Wong Tai Sin, à Hong Kong

Des stratégies, des plans d’action et de l’effort soutenu, voilà les ingrédients principaux du succès sous nos latitudes. « À la sueur de ton front… » Si le travail acharné s’avère payant pour beaucoup d’entre nous, il peut également mener au surmenage ou à la dépression, surtout si les objectifs ne sont pas atteints. Dans une société comme la nôtre, peut-on mener à bien des projets sans souscrire à des valeurs dites masculines comme la compétition et la recherche de performance ? Est-il possible d’obtenir des résultats probants sans faire intervenir la volonté, sans pousser ? Voilà tout le propos du wu wei, un concept philosophique chinois qui tire son origine du taoïsme et du confucianisme, et fondé sur le « non-agir » et la « non-intervention ». Loin d’encourager la passivité ou le fatalisme, ce concept datant du IVe siècle av. J.-C. incite plutôt à suivre le mouvement dans l’ordre naturel des choses, sans interférer, sans s’agiter dans tous les sens et sans intervenir à outrance pour obtenir ce que l’on désire.

« J’ai traduit ce concept par “action sans effort” », explique Edward Slingerland, professeur en études asiatiques à l’Université de la Colombie-Britannique (UBC) à Vancouver et auteur de Trying no to Try, un ouvrage portant sur le wu wei et le pouvoir de la spontanéité. « Il s’agit pour l’individu de s’oublier lui-même en quelque sorte et de se considérer comme un agent par lequel s’accomplit une action. Comme s’il était au service d’une force plus grande que lui. Le succès lui est alors acquis par l’harmonisation et la non-résistance à cette force. »

L’état de grâce

Si cette attitude non interventionniste était recommandée sur le plan individuel, le wu wei était également appliqué en politique. Pour Lao Tseu, considéré comme le père fondateur du taoïsme, le wu wei représentait un principe de gouvernance idéal. « Dans la Chine ancienne, le bon monarque n’était pas celui qui intervenait après qu’une crise se fut produite, mais celui qui la prévoyait, indique Anna Ghiglione, professeure titulaire au Département de philosophie du Centre d’études asiatiques de l’Université de Montréal. Le bon stratège sur le plan militaire ne se comportait pas de manière héroïque en attaquant l’ennemi, mais mettait en place un stratagème pour éviter l’affrontement, en usant de diplomatie ou en formant des alliances, par exemple. »

Il s’agit pour l’individu de s’oublier lui-même, en quelque sorte, et de se considérer comme un agent par lequel s’accomplit une action

Les concepts philosophiques de la Chine ancienne peuvent nous paraître lointains et abstraits, mais selon Edward Slingerland, nous avons toutes et tous déjà connu l’état de wu wei à un moment ou à un autre de notre vie. Quand ce que nous accomplissons réussit comme par enchantement ou lorsque les choses se mettent en place comme par magie. On parlera alors d’état de grâce, ou on dira plus familièrement qu’on a de la chance ou que nos planètes sont alignées. « C’est particulièrement le cas lorsqu’on est absorbé par une tâche qui nous procure du plaisir, qu’on valorise et qui nous connecte à “plus grand que soi”. Le wu wei implique généralement une sensation d’euphorie et un sentiment de bien-être et de régénération », indique-t-il.

Sans essayer

L’idéal serait bien sûr de pouvoir accéder à volonté à cet état souvent fugace et hors de portée. Edward Slingerland, qui est également un expert dans le domaine des sciences cognitives, explique que vouloir atteindre le wu wei se compare à activer la partie du cerveau qu’on veut justement désactiver. « Il y a un paradoxe entre le fait de vouloir et la spontanéité, la réceptivité. Le confucianisme proposait des rituels et un entraînement rigoureux afin de résoudre ce paradoxe. Les taoïstes privilégiaient, quant à eux, la pratique d’exercices comme la méditation. Pour ma part, je touche à cet état lorsque je fais du kayak. »

Est-ce envisageable d’intégrer cette philosophie et sa pratique dans une société obsédée par l’action et la performance ? « Dans notre monde moderne, il devient de plus en plus difficile de ne pas être happé par les sollicitations extérieures — notamment celles de nos appareils électroniques — et de trouver des moments, de créer un espace où l’inspiration et les idées peuvent surgir spontanément, commente le professeur de Vancouver. Quand on n’atteint pas nos objectifs, on nous dit souvent : “Essaie encore une fois !” S’il y a des circonstances où ce conseil est judicieux, dans les domaines du bonheur et de la créativité, par exemple, l’acharnement ne représente pas du tout la voie à suivre. »

Comme le disait Confucius…

Le concept de wu wei est présent dans deux écoles de pensée chinoises bien connues : le taoïsme et le confucianisme.

Le taoïsme se fonde sur l’existence d’un principe à l’origine de toute chose, appelé tao, et sur des notions comme l’équilibre entre le yin et le yang. Ce courant est basé sur des textes, dont le Tao-tö-king de Lao Tseu et le Zhuangzi de Tchouang Tseu.

Le confucianisme s’est développé pendant plus de deux millénaires à partir de l’œuvre attribuée au philosophe Kongfuzi, connu en Occident sous le nom de Confucius. Il prône notamment la réforme de la collectivité à travers celle de la famille et de l’individu.