Deux sexes, deux mesures dans la recherche en santé?

Encore aujourd’hui, les deux tiers des études cliniques sur les maladies du cœur portent sur les hommes uniquement. Il y a toutefois beaucoup d’amélioration, tient à nuancer Cara Tannenbaum. La majorité des études font maintenant place aux femmes.
Photo: Éric Cabanis Agence France-Presse Encore aujourd’hui, les deux tiers des études cliniques sur les maladies du cœur portent sur les hommes uniquement. Il y a toutefois beaucoup d’amélioration, tient à nuancer Cara Tannenbaum. La majorité des études font maintenant place aux femmes.

Longtemps ignorées des études cliniques, les femmes sont maintenant incluses régulièrement dans les recherches. Les chercheurs réalisent toutefois l’écart qui subsiste entre leurs connaissances du corps des femmes et leurs connaissances du corps des hommes.

« Au début, ce n’était pas mal intentionné que les femmes soient exclues des études. C’était pour les protéger », rappelle Cara Tannenbaum, professeure à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal et directrice scientifique de l’Institut de la santé des femmes et des hommes. En effet, les années 1960 sont marquées par la catastrophe de la thalidomide, un médicament administré aux femmes enceintes qui a entraîné de graves malformations chez les nouveau-nés. Dès lors, les femmes seront exclues des essais cliniques pour des raisons de sécurité et les résultats obtenus chez les hommes seront extrapolés chez les femmes.

Les tests sur les animaux n’impliquaient eux aussi que des mâles. Quand les femelles ont commencé à être incluses, certains médicaments fonctionnant chez les mâles s’avéraient sans effet pour elles ou entraînaient de dangereux effets secondaires. Dès lors, la communauté médicale a commencé à se poser de sérieuses questions.

Comment s’expliquent ces différences entre les sexes ? La principale distinction est hormonale, alors que plusieurs changements surviennent au cours de la vie des femmes, notamment la grossesse et la ménopause. De plus, les deux sexes métabolisent différemment certains médicaments. C’est le cas du somnifère Zolpidem. Ce médicament s’élimine plus lentement dans le corps des femmes. « Si un homme et une femme prennent la même dose, le lendemain matin, il restera une quantité de médicament 45 % plus élevée chez la femme. Ça a un effet sur le cerveau et la concentration », note Cara Tannenbaum. Santé Canada recommande maintenant de prescrire la moitié de la dose de Zolpidem aux femmes.

Le coeur des femmes, cet oublié

L’écart entre les connaissances que les chercheurs ont du corps des femmes et celles qu’ils ont du corps des hommes est particulièrement vrai en ce qui concerne le coeur. La Fondation des maladies du coeur et de l’AVC s’est d’ailleurs donné pour mandat de briser ce plafond de verre qui subsiste sur la santé cardiaque des femmes, à laquelle on commence à peine à s’intéresser. Plusieurs décennies de recherche sépareraient les données que l’on possède sur le coeur des hommes par rapport à celui des femmes.

Il n’y a pas que les médicaments qui sont développés à partir des modèles masculins. Les méthodes de diagnostic aussi. « On a découvert une nouvelle maladie coronarienne qui est plus fréquente chez les femmes. Avec les modes de diagnostic actuels, qui sont basés sur le modèle masculin, on n’arrivait pas à voir cette maladie. C’est grâce aux nouvelles approches qu’on a réussi à observer cette dysfonction », raconte Louise Pilote, directrice de la Division de médecine générale interne au CUSM et professeure de médecine à l’Université McGill.

Encore aujourd’hui, les deux tiers des études cliniques sur les maladies du coeur portent sur les hommes uniquement. Il y a toutefois beaucoup d’amélioration, tient à nuancer Cara Tannenbaum. La majorité des études font maintenant place aux femmes. Mais rares sont celles qui établissent les comparaisons entre les sexes. « Si tous les participants d’une étude ont vu une amélioration de 20 % de leur tension artérielle après avoir pris un médicament, on ne sait pas si les hommes ont eu une amélioration de 30 % et les femmes seulement 10 %. Peut-être que les femmes ont eu deux fois plus d’effets secondaires aussi, remarque la docteure Tannenbaum. Il y a très peu de chercheurs qui font cette analyse actuellement. »

Et le genre, dans tout ça ?

Il n’y a pas que le sexe qui influencerait l’état de santé. Le genre serait aussi une donnée à intégrer dans les recherches. Alors que le sexe d’une personne est déterminé par ses caractéristiques biologiques, le genre est attribuable aux comportements et aux rôles considérés comme masculins ou féminins dans une société. La distinction entre les deux termes reste toutefois floue, même pour les chercheurs, remarque Louise Pilote. Cette dernière a mené une étude en 2016 auprès de patients ayant subi un accident cardiaque.

Le risque de subir une deuxième attaque s’est révélé être une question de genre, indépendamment du sexe de l’individu. Les patients ayant des traits traditionnellement attribués aux femmes, par exemple qui passent beaucoup de temps à prendre soin des enfants, avaient plus de risques d’avoir une autre attaque dans la prochaine année que ceux aux traits considérés comme plus masculins.

La cause : l’anxiété, estime Louise Pilote. « Une femme ou un homme qui vient d’avoir un infarctus, qui est jeune, qui a plusieurs responsabilités à la maison et qui doit s’occuper des enfants peut vivre plus d’anxiété. Le taux de cortisol — l’hormone du stress — augmente et peut avoir un effet sur la santé », explique-t-elle.

D’autres études sont menées ailleurs dans le monde pour déterminer si le genre peut avoir une influence sur d’autres maladies. « Idéalement, toutes les recherches tiendraient compte du sexe et du genre des participants », affirme Cara Tannenbaum.

Votre médicament a-t-il été testé sur des femmes ?

Au Canada, rien n’oblige les compagnies pharmaceutiques à indiquer les résultats et les effets d’un médicament sur les femmes. « Il faut poser la question aux médecins et aux pharmaciens », croit la docteure Tannenbaum. « Ils ne connaîtront peut-être pas la réponse, mais cela peut créer un effet boule de neige. Les médecins vont devoir demander aux compagnies pharmaceutiques d’être transparentes pour qu’ils puissent répondre aux patients. »