La fin du tabou pour les sportifs coriaces?

Jonathan Drouin, Mark Borowiecki et maintenant Carey Price sur la patinoire, mais aussi Simone Biles en gymnastique et Naomi Osaka au tennis. Les athlètes de haut niveau qui demandent du soutien pour une question de santé mentale se sont multipliés cette année.

Au hockey, un sport réputé particulièrement « viril », comme le décrit l’anthropologue québécois André Tessier, voire violent, plusieurs joueurs ont parlé publiquement d’anxiété et de symptômes dépressifs en 2021. Le psychologue sportif Jean-Michel Pelletier y voit un signal fort que ce genre de discours se normalise… un peu d’espoir que l’on cesse d’opposer « invincible » et « vulnérable ». Est-il devenu plus acceptable socialement pour ces athlètes de premier plan de demander de l’aide ?

Jeudi, l’Association des joueurs de la Ligue nationale de hockey (LNH) et le directeur général du Canadien de Montréal, Marc Bergevin, annonçaient en effet que le gardien vedette Carey Price allait intégrer un programme d’aide. Sa femme, Angela, a aussi confirmé sur les réseaux sociaux que son mari avait décidé de « prioriser sa santé mentale ».

M. Bergevin a décrit lui-même une mentalité changeante chez les hockeyeurs lors d’une conférence de presse. Le programme d’aide de la LNH existe depuis 1996, mais « les gars sont plus prêts à demander de l’aide » maintenant, a-t-il affirmé. Le tabou est moins grand aujourd’hui, alors que c’était perçu « comme une faiblesse » auparavant.

Jean-Michel Pelletier le constate de plus en plus dans sa pratique de psychologue sportif, y compris auprès de joueurs de hockey. « Ce n’est plus vu comme une honte. Ça existait bien sûr avant, mais ce n’était pas nommé, car c’était perçu négativement par l’entourage et le public », explique-t-il au téléphone.

Qui ne connaît pas quelqu’un, un proche, un membre de sa famille, qui a dû prendre une pause ou a vécu de l’épuisement professionnel ? Que quelques joueurs dans la LNH décident de s’arrêter pour des problèmes de santé mentale « rentre dans les statistiques », constate M. Pelletier.

Mais ce processus est loin d’être achevé : « Le simple fait qu’on fasse une nouvelle avec le cas de Carey Price montre qu’il y a du travail à faire », ajoute-t-il.

La performance ne doit plus être présentée « en contradiction » avec une forme de vulnérabilité ou en tout cas avec un appel à l’aide. « Si un gardien de but qui a un problème avait dit “non, moi je suis un tough”, on part le chronomètre et on attend que sa performance diminue », illustre le psychologue. Savoir gérer ses émotions permet sur le moyen et le long terme d’être plus performant.

Ce n’est plus vu comme une honte. Ça existait bien sûr avant, mais ce n’était pas nommé, car c’était perçu négativement par l’entourage et le public 

Pour Alain Vigneault, psychopédagogue, le contexte sportif a de son côté une influence sur la santé mentale, en plus d’une foule de facteurs individuels, inscrits tant dans les composantes physiques que dans le caractère.

« Le hockey, c’est notre sport national », résume-t-il. La pression sur les joueurs y est donc très élevée, mais chacun d’entre eux ne réagit pas nécessairement par des signes anxieux. M. Vigneault observe par ailleurs que même des équipes universitaires sont la cible de propos très virulents sur Internet. « Ce sont des étudiants et ils se font flageller par la population. A-t-on tellement peu d’identité sociale que l’on s’accroche à des performances de jeunes sportifs ? » poursuit-il. C’est un « débat de société », selon lui.

Un « miroir » de la société

« Je pense que ça démontre beaucoup de courage, d’aller chercher de l’aide, et je crois sincèrement que tout va finir par revenir à la normale », a par exemple insisté M. Bergevin jeudi. Ravalant ses larmes après une question sur ce que Carey Price représente à ses yeux, il a décrit le gardien de but de 34 ans comme « un jeune homme sensible », même s’il peut donner l’impression que la pression ne l’atteint pas.

Pour Simone Biles, la gymnaste américaine, c’était le poids de la perfection, après avoir été décrite comme une révolutionnaire de la gymnastique, la plus décorée de tous les temps, qui est devenu un fardeau. Quand elle s’est retirée d’un concours aux Jeux olympiques de Tokyo cet été, certains journaux ont titré qu’elle avait « craqué ».

D’autres ont salué un geste de « courage ». Le « rejet d’une longue tradition de stoïcisme dans les sports » titrait par exemple The New York Times.

Dans le hockey, ce serait plutôt une certaine vision de la masculinité ajoutée à la pression des « fans fanatiques », comme aime les nommer l’anthropologue André Tessier.

Sa thèse de doctorat, intitulée Sport et masculinité, portait spécifiquement sur la « culture du hockey » : « dernier bastion de la masculinité virile », ce sport constitue un monde organisé selon des rituels et des croyances, qui a même son Graal (la coupe) et ses saints.

Parmi le déferlement de messages empathiques publiés sur Twitter jeudi, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, faisait d’ailleurs référence aux « tabous d’une virilité mal définie », saluant l’influence positive du geste de M. Price.

Mark Borowiecki, hockeyeur de 32 ans pour les Predators de Nashville, a également fait allusion à cette « masculinité enracinée » dans le hockey, cette image de dur à cuire qui perdure, après avoir lui aussi pris une pause.

Le sport est surtout un « miroir de la société », illustre M. Tessier, et puisque l’on parle davantage de problèmes d’ordre psychologique, le sport professionnel a suivi. « La masculinité n’est pas un bouclier à la santé mentale », poursuit-il.

Mais « les boys ne sont pas des machos sans envergure », se garde le passionné, qui voit la confrérie, la fraternité dans les discours autour de Carey Price. Une perspective qui résonne avec les propos tenus jeudi par l’entraîneur-chef du Canadien, Dominique Ducharme : « Les gars entre eux, ils prennent soin d’eux autres, ils veulent que tout le monde soit heureux et se sente bien. »

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