Le retour du Tour de France

Le peloton, sur la route entre les communes d’Embrun et de Valloire, en Savoie
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Le peloton, sur la route entre les communes d’Embrun et de Valloire, en Savoie

Il ne reste que deux étapes au 106e Tour de France. Et s’il demeure une légère incertitude sur l’identité du vainqueur, on peut avancer que c’est peut-être bien le Tour lui-même qui aura le plus gagné ces trois dernières semaines, tant la course fut exaltante et étonnante. Retour sur trois grandes semaines.

« Un Tour de France à en perdre la boule », en dit Libération. « Trépidant », d’après Le Monde. « Fou, fou, fou », selon l’Agence France-Presse, qui parle d’une édition 2019 « aussi passionnante qu’inédite », qui « défie la logique, emballe les spectateurs et les organisateurs ».

Et pourquoi donc ? Parce qu’un tracé remarquable, avec ce bouquet alpestre en finale. Parce que l’improbable odyssée de Julian Alaphilippe, à coeur ouvert et à gueule décrochée pour conserver son maillot jaune dans la montagne. Parce que des surprises jour après jour, jusqu’à la grêle, la neige et l’éboulement qui ont perturbé l’étape de vendredi et qui ont forcé de couper en deux celle de ce samedi. Parce que l’émergence de ce formidable grimpeur colombien de 22 ans (et probable grand vainqueur dimanche), Egan Bernal.

Parce qu’on a, simplement, eu une vraie course : libre et ouverte malgré les oreillettes et les capteurs de puissance qui ont autrement souvent l’impact de verrouiller les compétitions. Un Tour excitant ? Que oui, et qui plus est sans histoire de dopage pour en ternir le vernis — du moins jusqu’ici.

Ainsi accole-t-on à ce Tour de France une étiquette qui tient de la mythologie pure à l’échelle de cet événement : le meilleur depuis 1989, dit-on. Rien de moins, et surtout rien de plus significatif.

Cette année-là, les célébrations du bicentenaire français avaient été passablement plombées par la victoire in extremis, au dernier jour de la course, de l’Américain Greg Lemond aux dépens du Français Laurent Fignon (qui ne s’en est jamais remis). Deux anciens vainqueurs du Tour qui revenaient chacun de loin, accident de chasse pour Lemond et succession de blessures pour Fignon.

Après une multitude de passes d’armes et d’échanges du maillot jaune entre les deux cyclistes durant le Tour, Lemond avait pulvérisé Fignon sur la toute dernière étape, un bref contre-la-montre de 24,5 km entre Versailles et Paris. Lemond effaça alors un retard de 50 secondes sur Fignon pour remporter la victoire finale par… huit secondes. Huit secondes, donc, pour 3285 km de course.

Photo: Lionel Cironneau Agence France-Presse L’édition 1989 du Tour de France avait aussi été un grand cru, avec le duel opposant Laurent Fignon et Greg Lemond, ici en pleine montée des Pyrénées.

Et il le fit de la plus symbolique des manières : Fignon avait choisi de courir sans casque, queue de cheval au vent, lunettes de vision en métal sur le nez et sans ce guidon profilé que Lemond avait, lui, choisi d’employer et qui révolutionnera l’art du contre-la-montre (sans compter le casque). Le dénouement causa certes de la stupeur sur les Champs-Élysées ce jour-là, mais il s’inscrit aussi au sommet de la dramaturgie du Tour.

L’autobiographie de Fignon (publiée en 2009, un an avant son décès) s’ouvre d’ailleurs sur un dialogue qui résume tout le drame personnel que cette poignée de secondes a créé.

— Mais je vous reconnais : vous êtes celui qui a perdu le Tour de huit secondes ! lui lance un anonyme.

— Non, monsieur, je suis celui qui en a gagné deux [en 1983 et 1984].

 
Photo: Jeff Pachoud Agence France-Presse Le Colombien Egan Bernal (à gauche) et l’Allemand Emanuel Buchmann lors de la 15e étape

Vertige

Il n’est pas dit que le Tour 2019 marquera aussi durablement les esprits. Mais Greg Lemond lui-même trouve le rapprochement adéquat. « J’aime bien cette comparaison, disait-il à Libération cette semaine. C’est vrai que le suspense était à son comble. On retient beaucoup le contre-la-montre du dernier jour, mais le maillot jaune avait changé d’épaules plusieurs fois. […] Comme cette année, rien n’était jamais joué ! »

[Alaphilip­pe] court vraiment avec ses tripes, ce n’est pas quelqu’un qui calcule

 

« C’est donc aux Alpes que revient l’honneur de désigner le vainqueur d’un Tour de France 2019 qui ne sait toujours pas à qui s’offrir », écrivaient mercredi les deux journalistes du Monde qui rédigent le (brillantissime) blogue En Danseuse — du nom donné aux cyclistes juchés sur leurs pédales durant les montées. « Nous voilà aussi proches du dénouement qu’incapables de l’imaginer. La collision entre l’idée qu’on touche au but et celle que tout reste à faire provoque une curieuse sensation, qui s’appelle sans doute le vertige, et cela faisait un bail que le Tour n’en avait plus suscité un tel. »

« C’est assurément le Tour le plus intéressant depuis 30 ans », pense lui aussi Sébastien Boucher, descripteur de la course cycliste à RDS depuis cinq ans. « Il y a une ferveur spectaculaire. »

L’absence du quadruple vainqueur, Chris Froome, a certainement permis d’ouvrir la course et de donner des ambitions à des coureurs qui en auraient autrement eu moins. « Le classement général est très serré et montre que les niveaux des coureurs étaient plus similaires que dans le passé », note l’ancien cycliste David Veilleux, premier natif du Québec à avoir couru le Tour — c’était en 2013. « Ça a fait en sorte que la moindre erreur a eu plus d’impact, et que ça a rendu la course vraiment très intéressante », dit-il.

Alaphilippe

Mais nul doute qu’entre tous les éléments qui auront composé le Tour 2019, la performance inattendue de Julian Alaphilippe est à mettre au premier rang. Premier Français à flirter d’aussi près avec la victoire finale depuis Laurent Fignon, Alaphilippe aura marqué les esprits autant par sa fougue que par sa personnalité.

Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Le Français Julian Alaphilippe, sur le podium de la 17e étape

Voyez le portrait qu’en a brossé Libération, à qui Alaphilippe a déjà dit vouloir « donner du bonheur aux gens » par la pratique de son métier : « Quand il dit “bonheur”, il ne pense pas seulement à faire son travail, attaquer, gagner et laisser rêver, il pense à donner de lui, descendu de son vélo, à signer des carnets froissés de gosses, des albums à trésors Panini, notait le quotidien. Il est l’un des seuls grands et même l’un des derniers du peloton à le faire, mais Alaphilippe continue de s’accouder à une grille en fer [avant les étapes] et de tailler le bout de gras avec ceux qui sont parqués derrière. »

Comme coureur, Alaphilippe se distingue également à plusieurs égards, estime Sébastien Boucher. « Il court vraiment avec ses tripes, ce n’est pas quelqu’un qui calcule. Il y va à l’instinct, avec les jambes et le coeur. Normalement, il ne rivalise pas avec les meilleurs grimpeurs, mais il s’est accroché, comme transcendé par le maillot jaune. »

Photo: Marco Bertorello Agence France-Presse Des partisans colombiens encourageant le jeune prodige Bernal

Tout mis ensemble, Boucher estime que « même si Bernal et l’équipe Ineos gagnent encore [les coureurs d’Ineos-Sky ont remporté six des sept derniers tours], ç’aura été spectaculaire du début à la fin », même si celle-ci aura été en partie amputée — question d’ajouter une touche de rocambolesque au grand tout. En un mot comme en trois : fou, fou, fou.