Les bienfaits convaincants de la marche

Charles-Édouard Carrier
Collaboration spéciale
Selon les spécialistes, c’est en voyant le piéton comme un usager à part entière dans l’aménagement de la rue que l’on pourra rééquilibrer l’espace public en faveur des piétons.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon les spécialistes, c’est en voyant le piéton comme un usager à part entière dans l’aménagement de la rue que l’on pourra rééquilibrer l’espace public en faveur des piétons.

Ce texte fait partie du cahier spécial Tous piétons!

La marche a l’avantage d’être une forme de déplacement universelle qui implique peu d’investissement en infrastructure, qui n’émet ni pollution ni gaz à effet de serre et qui, de surcroît, est bonne pour la santé. À cet égard, la Stratégie nationale sur l’urbanisme et l’aménagement du territoire qui est en cours d’élaboration par le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation pourrait contribuer à faire plus de place à la marche, créant ainsi des milieux plus favorables aux saines habitudes de vie.

 

Pendant des siècles, les villes et les quartiers ont été aménagés à l’échelle du piéton. Ce n’est que dans les dernières décennies que les milieux de vie se sont considérablement modifiés. D’importants investissements dans les infrastructures ont été faits et, en réponse à une croissance démographique constante, le phénomène de l’étalement urbain a pris de plus en plus d’ampleur. « Tous ces changements se sont faits sous le signe de l’automobile et on a oublié les piétons. Au fil du temps, ils se sont retrouvés marginalisés et cette marginalisation prend du temps à être réparée », note Jeanne Robin, directrice principale de Vivre en ville, l’un des organismes qui siègent au comité consultatif de la Stratégie nationale sur l’urbanisme et l’aménagement du territoire (SNUAT).

Les gens qui marchent régulièrement pratiquent une activité physique qui a des effets positifs sur un grand nombre de maladies chroniques. Pourtant, on est encore loin de profiter pleinement de tous les bénéfices liés à une marche au quotidien, comme le souligne Jeanne Robin : « Il y a encore trop peu d’occasions de marcher, soit parce qu’il n’y a pas d’aménagements sécuritaires pour le faire ou parce que la distance à parcourir est trop longue. Si on veut résoudre les problèmes de santé, favoriser un vieillissement actif et en santé, améliorer la santé mentale, améliorer la qualité de l’air, réduire les impacts de la mobilité sur l’environnement, la marche est une solution idéale. Et possible… »

Une place pour le piéton

« J’ai toujours comme principe que chaque rencontre, chaque entrevue ou chaque appel, si je n’ai pas à écrire,je les fais en marchant. C’est ma façon de rester active », lance Sylvie Bernier alors qu’on la joint pour parler des effets positifs de la marche sur les différents problèmes que connaît notre société d’aujourd’hui. C’est de circonstance, pour celle qui fait partie du comité d’experts de la SNUAT à titre de représentante de la Table sur le mode de vie physiquement actif et la Table québécoise sur la saine alimentation.

Nombreuses sont les raisons pour lesquelles la marche, avec ses bienfaits sur tant sur l’environnement que sur la santé physique et psychologique, est un mode de transport actif de premier choix à titre individuel et collectif. Pourtant, elle est encore difficilement considérée comme un mode de transport à part entière puisqu’on l’attribue davantage au loisir qu’au déplacement fonctionnel. C’est sur cette perception qu’il faut travailler, explique Sylvie Bernier : « En Amérique du Nord, on est encore extrêmement dépendants de l’automobile. Heureusement, on change graduellement de paradigme. Plus on développera des environnements favorables à la marche, au vélo et au transport collectif, plus notre population sera active. L’environnement conditionne nos choix, alors il faut faciliter l’accès au choix sain […] »

La marche est la façon la plus facile et la moins coûteuse d’activer une population. Mais pour y arriver, il faut voir la mobilité durable dans une perspective à long terme. « Favoriser le transport actif pour lequel on verra les effets concrets dans 20 ou 30 ans est un choix à la fois politique et collectif. Il ne s’agit pas que de santé environnementale ou de fluidité du transport, mais bien de la santé d’une population que l’on est capable de mesurer avec des données de santé publique, poursuit l’ancienne plongeuse olympique. Les experts s’entendent tous sur ça. Il faut avoir le courage de prendre des décisions cohérentes pour les générations à venir. » 

Trouver un équilibre

Catherine Morency est professeure titulaire au Département des génies civil, géologique et des mines à Polytechnique Montréal et titulaire de la Chaire de recherche en mobilité. Son équipe et elle se penchent sur le potentiel de la marche dans la mobilité quotidienne : « Dans une école de génie, notre formation d’ingénieur nous amène à vouloir trouver des solutions […] Ce n’est pas évident de savoir quels modes sont en concurrence, quels modes sont complémentaires […] Alors on essaie de mieux documenter l’apport de la marche, avec des indicateurs objectifs, quantifiés et reproductibles pour mieux outiller ceux qui sont en position de décider. » L’expertise de la chercheuse et le travail de son équipe ont le potentiel de changer les choses, notamment en ce qui a trait aux espaces réservés à chaque mode de transport et la mesure des différents niveaux d’équité.

Est-ce dire qu’une place à part entière pour le piéton doit absolument se faire au détriment de l’automobiliste ? Jeanne Robin, de Vivre en ville, ne le croit pas : « Ce n’est pas une guerre entre les modes de transport. Il s’agit de rendre globalement la vie plus facile aux humains, peu importe qu’ils soient en auto ou à pied. Il n’est pas non plus question de renoncer à la voiture comme mode de transport pour des déplacements où la voiture est la plus efficace, mais de redonner la ville aux piétons. Faire une ville à échelle humaine passe nécessairement par un nouveau partage de l’espace. »

La marche permet de densifier les quartiers puisqu’il est possible de s’y déplacer à pied, et les quartiers à échelle humaine favorisent la marche. Et c’est en voyant le piéton comme un usager à part entière dans l’aménagement de la rue que l’on pourra rééquilibrer l’espace public en faveur des piétons.

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