Nouvel horizon pour des pilotes à l’arrêt

«Même si je suis encore payé par ma compagnie, ce n’est pas vrai que je vais rester chez nous à ne rien faire»,  raconte le pilote Alexis Bonneau.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Même si je suis encore payé par ma compagnie, ce n’est pas vrai que je vais rester chez nous à ne rien faire»,  raconte le pilote Alexis Bonneau.

Le déconfinement s’accélère au Québec, mais le milieu de l’aviation risque d’être l’un des derniers secteurs à repartir. Dans l’attente de pouvoir reprendre un jour les commandes d’un avion, des pilotes ont répondu à l’appel du gouvernement pour prêter main-forte dans des services essentiels. Une expérience qui change une vie, indiquent ceux que Le Devoir a rencontrés, mais qui ne pourrait les détourner de leur passion de voler.

« Le congé imposé, c’est le fun les deux premières semaines. Je me suis reposé, j’ai joué de la guitare et édité des photos. Mais au bout d’un moment, j’ai commencé à trouver le temps long. Et même si je suis encore payé par ma compagnie, ce n’est pas vrai que je vais rester chez nous à ne rien faire », raconte Alexis Bonneau, pilote chez Air Canada depuis un an.

Comme d’autres de ses collègues dans le milieu de l’aviation, sa vie a été bouleversée fin mars par la fermeture des frontières, une mesure prise pour freiner la pandémie de coronavirus au Canada et ailleurs. Les conséquences sur les compagnies aériennes ont été dramatiques puisque le trafic aérien a été réduit de plus de 95 %.

Alexis s’estime chanceux d’avoir évité la mise à pied et de se retrouver sur une liste « de surplus », car la compagnie évalue avoir encore besoin de lui sans savoir quand exactement. Il continue de percevoir un salaire, mais aucun vol n’est prévu à son horaire depuis deux mois. Il a donc décidé de donner un coup de main là où les besoins sont criants. Le voilà passé de pilote à aide de service au CHSLD Saint-Joseph-de-la-Providence dans Montréal-Nord, un des quartiers où le virus a frappé le plus fort.

« C’est stressant quand tu commences sans aucune expérience, ça fait peur même, confie-t-il. J’ai l’habitude de gérer des cadrans, des manettes, des pitons et à la rigueur un voyageur mécontent. Là, je dois accompagner des personnes en perte d’autonomie, qui ont du mal à manger seules et ont besoin d’aide pour presque tout. »

Son expérience n’en est pas moins « incroyable », dit-il. En un mois de travail, il a tranquillement pris ses repères et créé des habitudes avec les résidents. « Tous les jours, je vais dans la chambre de Marc et on écoute du Patrick Norman. Puis, je vais faire du dessin avec Caroline. Et il y a aussi Sylvain, qui adore les cravates ; je lui en mets une, et on discute ensemble. Ma job, c’est de faire de tout petits gestes qui sont pourtant essentiels à leur bien-être. Ça fait leur journée, et la mienne aussi », souligne le pilote.

Se disant habituellement « peu affecté émotionnellement » dans la vie, il s’est découvert plus sensible qu’il ne le pensait. « Ça vient chercher une partie en toi, très humaine, que tu ne soupçonnais pas et qu’il est important de cultiver. Je ne retrouverai pas ce sentiment dans un cockpit. »

Mais pour rien au monde il ne changerait de métier, affirme-t-il. Prendre les commandes d’un avion avec la vie de centaines de personnes entre les mains, c’est ça, sa vocation.

C’est aussi celle de Michel Leduc, pilote chez Air Transat depuis quatre ans. Il a également échappé à la mise à pied grâce au programme fédéral de subvention salariale de 75 % pour les entreprises durement touchées par la pandémie. Cela fait toutefois deux mois qu’il n’a pas mis les pieds dans un aéroport.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Travailler dans une pépinière a permis au pilote Michel Leduc de réaliser à quel point il est «choyé» d’occuper un métier qui le passionne.

Pour passer le temps et obtenir un salaire d’appoint pour subvenir aux besoins de sa famille, il a pour sa part accepté un emploi dans une pépinière, le Centre de Jardin Floréal, à Laval. Le secteur connaît un important manque de main-d’œuvre cette année à cause de la pandémie. « Je n’ai aucune connaissance dans le domaine, alors je suis un peu l’homme à tout faire. C’est épuisant comme job, c’est très physique. Le soir, quand je rentre, je m’endors vite », indique le pilote dans la quarantaine.

Il y trouve toutefois le côté gratifiant de pouvoir travailler de ses mains et d’être à l’extérieur toute la journée. Cela lui a aussi permis de se rendre compte à quel point il était « choyé » dans son métier de pilote. « J’ai un métier qui me passionne, des temps libres, un salaire qui a de l’allure et l’occasion de découvrir des pays. Parfois, je me plaignais de mon horaire, mais je me plaignais le ventre plein ».

Passion volée

Et Michel n’a qu’une hâte : remettre son uniforme de pilote. S’il vole depuis l’âge de 18 ans pour le plaisir, ce n’est qu’à 36 ans qu’il a effectué son premier vol commercial. « Ce qui était un simple loisir est devenu tranquillement une passion que je voulais pratiquer tous les jours. À vol d’oiseau, on voit des choses impressionnantes, qu’on ne verra jamais du sol. C’est un privilège incroyable ! »

Il se souvient d’ailleurs très bien de son dernier vol. Il devait initialement partir de Vancouver pour emmener des passagers jusqu’à San José, au Costa Rica, et en revenir. Mais la pandémie a changé les plans. « La journée où on est arrivés à Vancouver, on a appris que le Costa Rica comptait fermer ses frontières le lendemain. On est finalement partis avec un avion vide à San José pour rapatrier des Canadiens qui auraient été pris là-bas sinon. » Le vol a donné le ton, et il a vite compris que ce serait probablement le dernier avant un bon moment.

De son côté, Alexis se souvient comme si c’était hier du moment où il a appris qu’il ne volerait plus. Il devait effectuer un aller-retour Montréal-Tampa Bay le 29 mars. Un appel téléphonique de son employeur la veille lui a appris que le vol était annulé. « Je me doutais que ça allait arriver, mais, jusqu’au bout, on garde espoir et on y croit à moitié. Ça fait un choc pareil quand on nous le dit pour vrai et que personne n’est capable de nous dire quand on pourra voler à nouveau. »

Et après ?

Il craint de devoir rester les deux pieds bien ancrés au sol pendant au moins une année, le temps qu’on trouve un vaccin. « Pour l’instant, j’ai une sécurité financière, et la job au CHSLD m’occupe beaucoup, ça m’évite de trop penser. Mais dans six mois, si la compagnie décide de me mettre à pied, je fais quoi ? Je reste en CHSLD ou je me cherche une job dans une autre compagnie ? Je retourne aux études ou je fais le trip d’une vie en Europe si la pandémie s’est calmée ? », se demande Alexis.

Pour Mehran Ebrahimi, professeur à l’UQAM et directeur de l’Observatoire international de l’aviation civile, il est difficile de prévoir quand le trafic aérien reviendra à la normale. « C’est de loin la plus grosse crise que traverse le milieu de l’aviation. On n’a jamais connu ça à si grande échelle, car tous les continents sont touchés », fait-il remarquer. À titre de comparaison, il rappelle que la crise économique de 2008 avait diminué l’activité aérienne de 40 %, tandis qu’après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, une diminution d’environ 30 % avait été enregistrée. « Là, on parle de 95 à 97 % d’avions cloués au sol, c’est énorme ! »

C’est de loin la plus grosse crise que traverse le milieu de l’aviation. On n’a jamais connu ça à si grande échelle, car tous les continents sont touchés.

 

Une situation qui met en péril les compagnies aériennes, qu’il estime toutes « dans une situation de potentielle faillite ». Leur survie dépendra du niveau d’aide que leur apporteront les gouvernements ainsi que de la propension des voyageurs à reprendre l’avion, croit le professeur.

« En 2001, la principale barrière au voyage, c’était le sentiment d’insécurité. En 2008, c’était la capacité économique limitée pour voyager. Là, c’est les deux », explique Mehran Ebrahimi. Un vaccin, ou du moins une situation sanitaire rassurante dans les pays de destination, ainsi que le maintien du pouvoir d’achat des citoyens seront des conditions essentielles pour espérer une reprise progressive des vols aériens. « Ça pourrait prendre six mois, un an ou même plus. La situation est tellement inédite qu’on n’a pas de repères et qu’on ne sait pas à quoi s’attendre », admet le professeur.

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