Le dilemme du stationnement à l'école

Les deux tiers des répondants au sondage mené par la CSDM auprès de ses employés se déplacent vers leur lieu de travail en auto solo, été comme hiver.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les deux tiers des répondants au sondage mené par la CSDM auprès de ses employés se déplacent vers leur lieu de travail en auto solo, été comme hiver.

Le Devoir poursuit sa série intermittente pour illustrer l’alliance en mutation, pour le meilleur et pour le pire, entre les politiques publiques et l’automobile individuelle. Aujourd’hui : l’école et le stationnement.

L’histoire a fait grand bruit au début du mois. Deux enseignantes ont quitté leur poste de l’école primaire Lajoie à Outremont à cause des nouveaux tarifs de stationnement sur rue de l’arrondissement montréalais. Une dizaine d’autres enseignants de deux autres établissements scolaires ont informé leurs employeurs de leur intention de quitter leurs postes pour la même raison. De même pour des employés de certains CPE, selon les informations rapportées par différents médias.

Outremont a modifié sa politique en juin 2019 pour réserver un maximum de cases à ses résidents avec l’argument supplémentaire de la lutte contre les changements climatiques. Les non-résidents doivent maintenant débourser 1200 $ par année pour se garer dans une rue de cet arrondissement. Soit 100 $ par mois. Soit aussi 3,33 $ par jour et le double en calculant le tarif pour environ la moitié des jours de l’année.

Est-ce trop ? Est-ce trop cher payé, 6,66 $, pour garer sa voiture pendant une journée ?

En tout cas, il faut rappeler que les voies publiques appartiennent à la collectivité et ne constituent pas une sorte de droit d’occupation acquis pour les propriétaires de véhicules à moteur. « Le sol d’une rue est un bien public, qui possède une grande valeur », résume le premier principe de la politique de stationnement de San Francisco cité par l’Analyse comparative de politiques de stationnement de huit villes du monde préparée en 2015 par Montréal.

« Quand il y a une grande offre de stationnement gratuit ou à bas coût, c’est un très fort incitatif à se déplacer en voiture, énonce d’entrée de jeu Annie Rochette, chargée de projets au Centre de gestion des déplacements de l’Est de Montréal et Lanaudière (CGDEML). Ça fait partie de la mentalité nord-américaine de considérer qu’on a droit à une place de stationnement. »

Conflits d’usages et d’usagers

La question du stationnement, de son accès et de son coût réel se pose avec encore plus d’acuité sur les terrains des établissements scolaires. Dans certaines écoles, aucune case de stationnement n’est réservée au personnel. Dans d’autres, des places sont mises à disposition des employés. Parfois, elles sont gratuites, d’autres fois, à faible coût. La Commission scolaire English-Montréal explique laconiquement que toutes les places disponibles dans ses établissements sont gratuites.

Les espaces situés dans les cours des écoles peuvent créer des conflits d’usages. Il y a quelques mois, des parents de l’école José-Maria (Commission scolaire des Trois-Lacs) de Terrasse-Vaudreuil, à l’ouest de Montréal, ont milité contre l’aménagement d’un stationnement de 24 places dans la cour de leur école. Les opposants rappelaient l’existence de places gratuites dans la rue et l’effet négatif sur l’aire de jeu des élèves.

La direction de la Commission scolaire a répliqué que la construction du stationnement ne faisait pas partie de son projet initial, mais constituait une obligation liée à l’obtention d’un permis municipal pour construire un nouveau gymnase. Le stationnement a donc été construit, mais on l’a réduit à 12 places.

La Commission scolaire de Montréal (CSDM) dit au contraire que les règlements municipaux l’obligent à aller dans le sens contraire. « La Ville insiste pour réduire les espaces de stationnement lors de nos demandes de permis pour les agrandissements ou les constructions », résume Alain Perron, porte-parole de la CSDM. Depuis 2006, un moratoire interdit tout nouveau stationnement construit au détriment d’une cour d’école ou d’un espace vert.

L’École des métiers de la construction, située sur le Plateau Mont-Royal, a développé sa propre politique. Les automobilistes, enseignants ou élèves doivent se garer dans la rue. L’utilisation des rares cases de l’établissement (« un privilège », spécifie le document de l’école) est réservée aux élèves qui habitent à l’extérieur de l’île de Montréal, qui demeurent à une grande distance de l’établissement et qui favorisent le covoiturage, pratique facilitée par un site Internet mis à leur disposition par l’École.

Transfert modal

Limiter l’usage de l’automobile privée est une chose. Encourager les solutions de rechange en est une autre.

Le Devoir a appris que la CSDM a demandé au CGDEML de se pencher sur les déplacements de ses quelque 17 000 employés travaillant dans ses écoles. Un état des lieux jumelé à des pistes de réflexion sera présenté au printemps.

« On va leur proposer une boîte à outils, et chaque école, selon la caractéristique du milieu dans lequel elle s’insère, va pouvoir aller chercher des mesures qui s’appliquent le mieux à elle », explique Annie Rochette.

Dans les écoles, comme dans les autres lieux professionnels, c’est lorsque des modes de transport alternatifs performants sont offerts que les transferts modaux s’opèrent le plus facilement. Une fois le diagnostic effectué, le CGDEML travaillera de concert avec divers acteurs (arrondissements, ville centre, Société de transport de Montréal) pour faciliter « la mise en place et l’adoption » de solutions de rechange à l’auto solo.

Déjà, le CGDEML a réalisé un plan de gestion des déplacements relatif au déménagement du millier d’employés travaillant au centre administratif de la CSDM vers un nouvel édifice situé à l’intersection des rues Sherbrooke et Viau dans l’est de Montréal. Accroître la mobilité écoresponsable fait partie du Plan vert 2019-2025 adopté par la CSDM.

Selon le sondage effectué sur une période de deux semaines en février 2019 auprès de 628 employés du centre administratif, 64 % d’entre eux résident sur l’île de Montréal, particulièrement dans l’est (37 %). Près de la moitié des employés habitent dans des zones accessibles en transport collectif et actif. Mais les deux tiers se déplacent vers leur lieu de travail en auto solo, et cela été comme hiver.

La quasi-totalité des automobilistes (98 %) stationnent leur voiture dans un espace fourni par la CSDM. « L’abondance des places et le très faible coût pour les employés expliquent cette situation », peut-on lire dans le rapport. À l’ancien site du centre administratif, le coût mensuel de stationnement était de 10 $. Sur le nouveau site, le montant a été majoré à 80 $-100 $ par mois.

Environ 20 % des employés utilisent le transport collectif et 5 % font du covoiturage. Le vélo et la marche sont privilégiés par 13 % des répondants en été, et 5 % en hiver.

Faits intéressants : on y apprend que le vélo et la marche sont les modes de transport qui font le plus diminuer le stress et la fatigue des répondants et le plus augmenter leur motivation et leur productivité. Le transport collectif fait le plus augmenter le stress et la fatigue des employés et a l’effet le moins positif sur la motivation et la productivité (voir graphique).

Selon le diagnostic du CGDEML, le transport en commun est le mode de transport qui génère le plus grand intérêt pour un transfert modal. Le quart des employés seraient d’ailleurs ouverts à changer de mode de transport si un incitatif financier de 50 $ leur était offert.


 
4 commentaires
  • Marcel Vachon - Abonné 17 février 2020 12 h 52

    Professeurs, modèles pour les élève?

    "Le quart des employés seraient d’ailleurs ouverts à changer de mode de transport si un incitatif financier de 50 $ leur était offert."
    Ca me fait penser aux $$$ versés aux médecins, qui se font appeler "DOCTEURS", pour arriver à leur travail à l'heure.
    Ça me met en collère.

  • Louise Nepveu - Abonnée 17 février 2020 14 h 03

    Incohérence

    Il faut quand même souligner toute l'incohérence des politiques visant à faire diminuer le trafic automobile sur l'île de Montréal. Pendant qu'on parle de limiter de plus en plus les espaces de stationnement, qui se soucie du feu vert donné au projet Royalmount qui va entraîner une congestion routière quotidienne dans le secteur de l'A-40 et de l'A-15? Qui parle de la démolition de la ligne du train de banlieue Deux-Montagnes (pourtant presque neuve!) qui privera de transport en commun 15 000 usagers, la majorité (environ 9 500) jusqu'en 2024? Qui parle du fait que le développement du métro a été stoppé pendant des décennies? Le manque de vision du gouvernement du Québec allié au manque de pouvoirs de la Ville de Montréal, sans compter la multiplicité de paliers décisionnels (STM, Exo, ARTM, etc.), tout cela a entraîné une paralysie dont on n'a pas fini de payer le prix. Lorsqu'on pense qu'un tout petit tronçon entre la station de métro Côte-Vertu et la gare Bois-Franc ne peut pas voir le jour alors même que ce parachèvement serait d'une utilité évidente, on finit par trouver lassantes les politiques visant à réduire la place de l'auto. Offrons un système fiable de transports collectifs et les gens seront au rendez-vous.

  • Yves Corbeil - Inscrit 17 février 2020 15 h 49

    Un autre petit chapitre

    De la comédie humaine d'Honoré, va falloir qu'il se réincarne car ça semble pire qu'il l'imaginait la dégradation de l'espèce.

  • Jean Guy Nadeau - Inscrit 17 février 2020 15 h 54

    100$ par mois ce n'est pas tellement

    100$ par mois de stationnement c'est à peine plus cher que le transport en commun. Et au Centre-Ville, ça coûte beaucoup plus cher si tu y vas en auto. Alors...

    Quant à laisser son travail à cause de ça, ce n'est qu'un motif parmi d'autres pour les deux profs qui en ont parlé. Et à deux, ça coûte deux fois moins cher ;-) Alors, on se calme.