Un siècle de dialogue entre la science et la société

Jean-Benoît Nadeau
Collaboration spéciale
Le 3e Congrès de l’Acfas (autrefois connue sous le nom de l’Association canadienne française pour l’avancement des sciences), le 22 octobre 1935
Photo: Niemi Studio Le 3e Congrès de l’Acfas (autrefois connue sous le nom de l’Association canadienne française pour l’avancement des sciences), le 22 octobre 1935

Ce texte fait partie du cahier spécial Congrès de l'Acfas

Le hasard a voulu qu’une pandémie mondiale survienne à l’approche du centenaire de l’Acfas. « Or, cet organisme avait été fondé en 1923, à la fin d’une autre grande pandémie, celle de la grippe espagnole, et alors que les scientifiques cherchaient à comprendre quel train les avait frappés », explique Pierre Chastenay, professeur au Département de didactique de l’UQAM et organisateur du colloque Cent ans de dialogue science et société au prochain Congrès de l’Acfas, qui se tiendra les 11 et 12 mai.

Le colloque est un des événements signatures que l’Acfas a créés spécialement pour souligner son centenaire. Il s’étendra sur deux congrès, celui-ci qui ouvre le centenaire cette année et celui qui le clora l’année prochaine.

« Ça se veut une plateforme de lancement, note Pierre Chastenay. Nous allons faire l’état des lieux de la connaissance sur la communication de la science et la culture scientifique, mais ce colloque doit surtout servir à lancer des projets de recherche communs auxquels collaboreront les scientifiques et les vulgarisateurs », précise-t-il.

« La pandémie est venue révéler combien la communication de la science est importante et même cruciale », observe Pierre Chastenay, grand vulgarisateur scientifique, puisqu’il a agi comme responsable des activités éducatives et porte-parole du Planétarium de Montréal pendant 25 ans, en plus d’animer plusieurs émissions scientifiques, dont Téléscience et Le code Chastenay à Télé-Québec.

« Le but de la vulgarisation n’est pas que les gens comprennent un article dans Nature, mais qu’ils comprennent pourquoi c’est important d’étudier la mécanique quantique ou la génétique ou un nouveau vaccin. L’enjeu, pour la société, est d’amener le public à comprendre les processus, les résultats d’une connaissance toujours perfectible. Parce que c’est la société qui paie l’activité scientifique. Elle doit en profiter et comprendre la manière dont c’est fait pour pouvoir l’utiliser à bon escient. »

Le développement fulgurant d’Internet et du Web, puis des médias sociaux, qui a cassé le monopole des médias traditionnels sur l’information scientifique et démultiplié la pseudo-information, avait suscité bien des questionnements. Mais ceux-ci ont été exacerbés par l’urgence pandémique.

« Les gens demandent “Que dit la science ?” Eh bien, la science essaie de comprendre. Nos données probantes sont les meilleures qu’on a, mais elles sont imparfaites et modifiables. La production de la connaissance est un processus d’autocorrection qui exige même parfois que l’on rejette ce que l’on croyait vrai, souligne Pierre Chastenay. Pendant la pandémie, nous en avons été témoins, en temps réel. J’ai beaucoup d’admiration pour ce que tentait de faire Horacio Arruda [l’ex-directeur national de santé publique], mais il était pris entre le marteau et l’enclume, parce qu’il devait communiquer la science alors que celle-ci évoluait très rapidement. »

L’interdisciplinarité

Pendant les deux jours du colloque, des chercheurs — professeurs, doctorants, chargés de cours — traiteront notamment des démonstrations« culturellement ancrées », de la formation initiale des enseignants, des ressources francophones en ligne, des expériences françaises en matière de dialogue science-société, de la désinformation scientifique au Brésil et de la manière d’expliquer les technologies.

« Étudier la manière dont on juge une information est foncièrement interdisciplinaire. Moi, mon travail se trouve à la limite de la didactique des sciences, de la communication et de la bibliothéconomie », explique Gabriel Lecompte. Le chargé de cours à l’Université du Québec à Trois-Rivières, étudiant à la maîtrise en éducation et futur doctorant, fera une présentation sur une étude qu’il vient d’entreprendre sur la manière dont les jeunes de quatrième secondaire évaluent l’information présentée en image et en vidéo sur les réseaux sociaux (voir l’encadré).

Le colloque donnera une voix aux chercheurs qui ont étudié la communication et la culture scientifique, mais aussi aux médiateurs scientifiques, qu’ils soient journalistes, communicateurs ou muséologues. Un des ateliers, par exemple, va poser la question de savoir si la communication scientifique est utile. « Pas pour remettre en question leur travail, mais pour susciter davantage de recherche sur l’impact d’une émission, d’une chronique, d’une série d’articles. On peut mettre en place des protocoles pour étudier ces questions », précise le responsable du colloque.

Pierre Chastenay a un rêve, celui de voir naître un observatoire québécois de la médiation scientifique qui fera la cartographie de ce qui se fait en matière de communication sur la science. « Parce qu’on fait de la très bonne communication chez nous, même s’il y a des choses à améliorer », dit-il.

Plus modestement, il espère que ce colloque donnera lieu à l’étude de champs nouveaux, comme l’utilisation de la plateforme TikTok pour la communication scientifique. « Je veux que ce colloque provoque des choses et qu’il en émerge des idées auxquelles on n’avait pas pensé en l’organisant et qui nous seront présentées au second colloque en 2023. Et après. »

Savoir juger l’information scientifique

Gabriel Lecompte, chargé de cours à l’Université du Québec à Trois-Rivières et conférencier, présentera une communication ayant pour titre « Le jugement de la confiance en l’information scientifique sur les médias socionumériques : juger l’information présentée dans des images et des vidéos ».

Son étude porte sur la manière dont les élèves de quatrième secondaire, dernière année où la science est obligatoire, évaluent la validité de ce qu’on leur présente. « J’ai fait des interviews semi-dirigées et une séance d’observation sur la manière dont ils s’y prennent », détaille-t-il.

Bien que son étude soit toujours en cours et que les conclusions viendront seulement en 2023, Gabriel Lecompte dévoilera au congrès 2022 une série d’observations inattendues. « Je vois déjà surgir des stratégies qui ne sont recensées nulle part, comme l’utilisation des commentaires pour se faire une idée. Il y a aussi l’examen des mots-clics. Les jeunes sont très conscients que l’auteur de la vidéo ou de l’image peut avoir d’autres motifs que l’information. La présence de pièges à clics, par exemple des mots-clics sans rapport avec le texte, leur permet de décider si l’information présentée ne vise pas plutôt à les attirer vers autre chose. »

Le chercheur trouve particulièrement fascinant un autre critère, qui est celui de la dissonance entre le graphisme et le propos. « Par exemple, un ministère présente un taux de mortalité X pour la COVID, mais le graphisme employé a un caractère festif. Ça leur paraît non crédible », dit le jeune chercheur, dont l’étude ne vise pas à départager le vrai du faux ni qui a tort ou raison. « Le but est de comprendre comment des gens ordinaires valident l’information présentée. »

 

À voir en vidéo