Le vaccin contre la COVID, loin d’être expérimental

La recherche sur les vaccins à ARNm utilisés contre le coronavirus fourmillait déjà depuis trente ans.
Illustration: Romain Lasser La recherche sur les vaccins à ARNm utilisés contre le coronavirus fourmillait déjà depuis trente ans.

Un peu moins d’un an après la découverte du coronavirus responsable de la pandémie, deux vaccins à ARN messager (ARNm) devenaient disponibles pour nous protéger contre ce virus mortel. Un record pour la mise au point et l’approbation d’un nouveau vaccin ! Un record qui en a par ailleurs inquiété plusieurs, qui considèrent encore aujourd’hui qu’il s’agit de vaccins « expérimentaux ». Une critique qui n’est toutefois pas fondée, car la recherche sur les vaccins à ARNm fourmillait déjà depuis trente ans.

Au moment où la pandémie a éclaté, les chercheurs de Moderna poursuivaient des études prometteuses sur des vaccins à ARNm conçus pour apporter une protection contre divers autres agents pathogènes. Des essais cliniques chez l’humain étaient en cours pour vérifier l’efficacité et l’innocuité de candidats-vaccins contre au moins cinq virus différents, dont celui de la grippe pandémique, le virus respiratoire syncytial (VRS) et le virus Zika. « On était donc très bien positionnés pour se tourner rapidement vers le SRAS-CoV-2 qui émergeait », affirme James Mansi, vice-président médical de la société américaine Moderna.

« Le fait que nous ayons obtenu l’approbation de notre vaccin contre la COVID-19 onze mois après avoir eu accès à la séquence du virus est vraiment extraordinaire, mais cet impressionnant calendrier de développement n’aurait pas été possible sans les progrès réalisés en immunologie et sans l’intérêt porté à l’ARNm au fil des dernières décennies », poursuit-il.

L’idée de concevoir des vaccins à ARNm court en effet depuis les années 1990. Mais ce n’est qu’en 2013 qu’on a trouvé le moyen de protéger l’ARNm de sa dégradation rapide dans l’organisme en l’enveloppant dans des nanoparticules de lipides, qui aident également à son absorption par les cellules. C’est à partir de cette découverte que les scientifiques ont obtenu des succès avec les vaccins à ARNm. « C’est le moment qui a changé l’histoire des vaccins pour toujours », souligne M. Mansi.

Au cours des dix années qui ont suivi, tout s’est accéléré. Divers vaccins à ARNm sont conçus et commencent à être expérimentés chez l’humain. Quand surgit le virus de la COVID-19, des candidats-vaccins à ARNm font l’objet d’essais cliniques de phase 2. « La technologie était au point et avait fait ses preuves pour d’autres virus. Une fois que nous connaissions la séquence génétique du virus, un vaccin candidat a pu être généré en très peu de temps, car nous avions les éléments de base nécessaires pour synthétiser, modifier et emballer des ARNm de façon à les livrer aux cellules », explique M. Mansi.

Après avoir reçu la séquence du virus en janvier 2020, Moderna a donc réussi à fabriquer un candidat-vaccin contre le coronavirus en 42 jours. « Mais ce n’aurait pas été possible sans tous les développements effectués avant », insiste M. Mansi.

Comme on devait répondre à une pandémie mondiale, toute la communauté internationale, gouvernements, chercheurs universitaires, cliniciens et industriels se sont mis à collaborer et à partager leurs connaissances et leurs succès. La collaboration des gouvernements avec les fabricants de vaccins a permis d’accorder la priorité à la révision des données des essais cliniques dès que celles-ci étaient prêtes. « Ce n’est pas que l’évaluation scientifique et clinique de la tolérance et de l’innocuité du vaccin était moindre qu’en d’autres temps. Les autorités [Food and Drug Administration (FDA), aux États-Unis, et Santé Canada] avaient les mêmes exigences et ont fait preuve de la même rigueur dans l’évaluation de la demande d’approbation. La seule chose qui a changé est le raccourcissement du délai avant que ces autorités se penchent sur le dossier pour le réviser », précise M. Mansi. Les vaccins anti-COVID étaient devenus la priorité absolue et les autorités ont mis de côté tous les autres dossiers.

Une fois que nous connaissions la séquence génétique du virus, un vaccin candidat a pu être généré en très peu de temps, car nous avions les éléments de base nécessaires pour synthétiser, modifier et emballer des ARNm de façon à les livrer aux cellules.

 

Composé des données accumulées jusqu’à deux mois après l’administration de la seconde dose de vaccin, le dossier soumis à Santé Canada et à la FDA était « très robuste », car l’essai clinique de phase 3 avait porté sur plus de 30 000 individus de 18 ans et plus. Un nombre particulièrement élevé pour ce genre d’étude, mais qui avait été exigé par les gouvernements et les biostatisticiens dans la mesure où il s’agissait d’une nouvelle technologie vaccinale qui n’avait encore jamais été utilisée à grande échelle.

Un vaccin universel contre la COVID-19

 

La perspective de devoir administrer des doses de rappel à répétition a conduit les autorités de santé publique, dont l’Organisation mondiale de la santé (OMS), à saisir l’importance de développer un vaccin universel qui procurerait une protection plus large, et qui permettrait ainsi de faire face aux nouveaux variants qui pourraient émerger dans le futur.

Des chercheurs travaillent déjà depuis un certain temps sur un tel projet. Le microbiologiste québécois Gary Kobinger avait démarré au tout début de la pandémie, dès février 2020, à l’Université Laval, la mise au point d’un vaccin offrant une « protection élargie ». Une subvention offerte par le gouvernement du Canada avait permis à son équipe de concevoir un vaccin à ADN qui s’est avéré efficace contre les virus du SRAS chez les animaux dans le cadre d’études précliniques. « Puis, quand on a soumis une demande de financement pour une étude clinique, on s’est fait répondre qu’on avait déjà des vaccins à ARNm et que le problème était réglé. Nous proposions pourtant une approche universelle et nous soulignions le fait que ce serait un vaccin utile pour le futur », raconte M. Kobinger, qui poursuit désormais ses recherches au Galveston National Laboratory de l’Université du Texas.

Pour la conception de ce vaccin universel, Gary Kobinger a fait appel à une approche qu’il avait mise au point en 2008, alors qu’il s’appliquait à concevoir un tel vaccin contre la grippe. « Toutes ces connaissances de base sont encore applicables », dit-il.

Son approche consiste en un logiciel auquel on fournit un grand nombre de séquences d’ARN provenant de différents variants du virus. À l’aide d’un algorithme, ce logiciel génère alors une nouvelle séquence d’ARN qui n’existe pas dans la nature, mais qui constitue la meilleure projection des variants qui pourraient émerger. Inspirée de 160 fragments d’ARN, la nouvelle séquence proposée par l’algorithme est également celle qui « favoriserait la meilleure réponse immunitaire, et surtout une réponse immunitaire qui tiendra compte de l’évolution potentielle du virus », explique le microbiologiste, qui a élaboré un vaccin efficace contre le virus Ebola.

Une quinzaine d’équipes tout au plus à travers le monde travaillent sur le concept des vaccins universels. « C’est un domaine qui n’a pas été subventionné de façon importante par le passé, largement parce que les gens doutaient de sa faisabilité. On se veut innovants en science, mais en fait, on est assez conservateurs ! Les projets qui sont un peu trop innovateurs ne sont pas subventionnés parce qu’on les trouve trop risqués », fait remarquer M. Kobinger.

Néanmoins, ce dernier croit que, d’ici un an, « étant donné la vitesse à laquelle ces vaccins ont évolué déjà, on devrait voir apparaître les premiers candidats-vaccins universels, non pas universels pour tous les coronavirus, mais au moins pour tous les virus du SRAS », soit les différents variants du SRAS-CoV-2 de la pandémie actuelle et le SRAS-CoV-1, qui avait provoqué un début de pandémie en 2003. « Si on est capables de fournir au logiciel des ARN provenant de souches du SRAS de 2003, on a de bonnes chances de pouvoir obtenir une séquence [vaccinale pouvant nous protéger contre] les souches qui vont apparaître dans le futur pour au moins une période de 20 ans », s’enthousiasme-t-il.

Est-ce qu’un tel vaccin pourrait stopper la pandémie, voire éradiquer le SRAS ? « Éradiquer, ce sera plus difficile étant donné que le SRAS-CoV-2 est répandu sur toute la planète, et qu’il entre et sort fréquemment de la population animale. Je pense que ça va surtout devenir un virus du rhume, comme il y en a qui circulent présentement, donc un virus ayant des conséquences beaucoup plus faibles », avance-t-il.



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