La mécanique de la dépendance à la cocaïne

Jean-Benoît Nadeau
Collaboration spéciale
Toutes les connaissances acquises autour de la dopamine depuis 45 ans n’ont pas encore permis de développer une cure à la toxicomanie, souligne le professeur Saïd Kourrich.
Illustration: Romain Lasser Toutes les connaissances acquises autour de la dopamine depuis 45 ans n’ont pas encore permis de développer une cure à la toxicomanie, souligne le professeur Saïd Kourrich.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

Et si la toxicomanie n’était pas seulement un dérèglement des mécanismes du plaisir ? C’est un peu l’idée derrière les recherches de Saïd Kourrich, professeur au Département des sciences biologiques de l’UQAM. Le titulaire de la Chaire de recherche en neurobiologie de la santé mentale tente d’élucider un nouveau mécanisme de dépendance à la cocaïne.

Tout part en fait d’une découverte que nous avons faite un peu par hasard en 2018, qui révélait un mécanisme totalement nouveau de dépendance sans dopamine [le neurotransmetteur du plaisir immédiat] », explique le chercheur, qui s’intéresse depuis plus de 25 ans aux mécanismes cellulaires de dépendance.

Ce que suggère cette découverte, c’est qu’une drogue pourrait créer l’assuétude autrement qu’en déréglant le mécanisme du plaisir immédiat. Il donne l’exemple d’une personne à tendance dépressive ou anxieuse dont la consommation s’apparenterait plus à un geste d’automédication. « Selon cette logique, si elle prend la drogue non pas par plaisir, mais pour diminuer une douleur, cela fait intervenir d’autres mécanismes. »

Le chercheur explique que toutes les connaissances acquises autour de la dopamine depuis 45 ans n’ont pas encore permis de développer une cure à la toxicomanie. « Il existe des traitements pour alléger les symptômes et faciliter le sevrage. Mais rien ne marche à long terme sans un traitement comportemental. Et encore, la moitié des patients résistent et 80 % rechutent après un an. »

« C’est une question qui m’obsède depuis longtemps », raconte Saïd Kourrich, qui a grandi dans une banlieue défavorisée de Strasbourg, en France, où il a été témoin de délinquance et de toxicomanie. « Je me passionnais pour la biologie et le fonctionnement du corps, et je me suis demandé très tôt : “Qu’est-ce qui rend une personne esclave d’une substance aux dépens de sa famille, de ses enfants ou de soi-même ?” »

Le noyau du problème

 

Chaque drogue a une action distincte, mais toutes altèrent profondément le circuit électrique du cerveau dans plusieurs parties importantes, comme le cortex frontal (responsable des comportements sociaux, de la prise de décision et du contrôle de soi) ou le mésencéphale (qui produit la fameuse dopamine).

Le laboratoire de Saïd Kourrich étudie une structure minuscule au milieu du cerveau : le noyau accumbens. « Il détermine ce qu’on aime ou pas et contribue à la prise de décision en envoyant un signal au cortex frontal. »

80 %

C’est le pourcentage de patients toxicomanes qui rechutent un an après une période de sevrage.

« Chaque partie du cerveau s’inscrit dans une chaîne. Le noyau accumbens, c’est l’interface entre l’émotion et l’action. Il détermine si vous aimez la drogue ou pas et c’est lui qui dit au cortex frontal : “Tu la recherches”, ou pas. »

Sans remettre en question ce qu’il appelle le « dogme » de la dopamine, Saïd Kourrich cherche d’autres mécanismes. Son équipe et lui ont découvert que la cocaïne affecte le noyau accumbens sans impliquer la dopamine. « Ce qu’on sait pour l’instant, c’est que la cocaïne vient modifier l’activité électrique de cette structure de telle manière à dévaluer tout ce que vous aimiez aux dépens de la drogue. »

Approche intégrative

  

Après 14 ans à mener ses recherches au Minnesota, au Maryland et au Texas, Saïd Kourrich s’est installé à l’UQAM en 2018. Grâce aux ressources combinées de la Chaire de recherche en neurobiologie de la santé mentale, mais aussi de l’Institut de recherche en santé du Canada (IRSC) et des National Institutes of Health américains, son laboratoire (qui réunit de 7 à 12 chercheurs selon les saisons) met en œuvre une approche intégrative qui fait appel à diverses techniques et méthodes.

La première s’appelle « électrophysiologie ». Il s’agit de voir ce qui se passe entre les neurones en situation de dépendance. Pour ce faire, son équipe examine l’activité neuronale dans des cerveaux de souris toxicomanes. « On veut savoir ce qui se passe électriquement dans cette structure. »

Quand les cellules concernées auront été identifiées, les chercheurs passeront à la biochimie moléculaire. À partir de cultures cellulaires, il s’agira d’examiner comment la cocaïne change le fonctionnement des cellules en question.

« Quand on aura compris les mécanismes, on passera aux expériences comportementales. Il s’agira de manipuler les cellules de souris vivantes pour voir si on peut jouer sur les leviers de l’envie et éventuellement bloquer la dépendance. »

Saïd Kourrich admet que tout chercheur rêve de découvrir LA cure, mais il s’estimera heureux s’il peut apporter sa pierre à ce qui sera une œuvre collective.

Néanmoins, il a bon espoir de pouvoir élucider le point de bascule où l’usage d’une drogue passe du récréatif au compulsif, c’est-à-dire à la dépendance. Et qui sait ? Peut-être voir ce qui peut être réajusté ou réparé ? « Ce qui complique tout, c’est que pour une même drogue on peut avoir différents processus selon les individus. »

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