Sur les traces du VIH, une piste pour une forme grave de la COVID-19

Les chercheurs ont d’abord observé que la majorité des patients hospitalisés à cause de la COVID-19 présentaient des taux sanguins anormalement bas de lymphocytes, des cellules du système immunitaire qui jouent un rôle central dans la lutte contre les agents pathogènes lors d’une infection.
Photo: Jean-Francois Badias Associated Press Les chercheurs ont d’abord observé que la majorité des patients hospitalisés à cause de la COVID-19 présentaient des taux sanguins anormalement bas de lymphocytes, des cellules du système immunitaire qui jouent un rôle central dans la lutte contre les agents pathogènes lors d’une infection.

Une équipe de chercheurs dirigée par un spécialiste en immunologie de l’Université Laval vient de mettre en évidence un facteur important, voire central, qui serait responsable du développement d’une forme grave, même mortelle, de la COVID-19. Cette découverte, qui avait d’abord été faite chez les personnes infectées par le VIH, pourrait conduire à la mise au point d’un test permettant de prévoir si un patient hospitalisé court le risque de voir son état se détériorer, ainsi que d’un médicament capable de prévenir une telle trajectoire.

Les chercheurs ont d’abord observé que la majorité des patients hospitalisés à cause de la COVID-19 présentaient des taux sanguins anormalement bas de lymphocytes, des cellules du système immunitaire qui jouent un rôle central dans la lutte contre les agents pathogènes lors d’une infection. Ils ont également constaté que ce déficit immunitaire était plus marqué chez les personnes qui se retrouvaient dans une unité de soins intensifs que chez celles qui présentaient une forme plus légère de la maladie.

« Quand vous avez moins de lymphocytes dans le sang, ça ressemble à une immunodéficience, et pour quelqu’un qui travaille sur le sida depuis près de 30 ans, ça interpelle, parce que les patients infectés par le VIH ont aussi une lymphopénie [déficit de lymphocytes] », fait remarquer Jérôme Estaquier, chercheur au Centre de recherche du CHU de Québec-Université Laval et à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), en France.

Les chercheurs ont alors soupçonné le rôle d’un phénomène qu’ils avaient observé dans les années 1990 dans le cadre de leurs études sur le sida, soit la mort programmée, aussi appelée suicide ou apoptose, des lymphocytes. Ce qui les a conduits à formuler l’hypothèse qu’un processus exacerbé de mort des lymphocytes T chez les patients atteints de la COVID induisait un déficit immunitaire précoce qui était susceptible de précipiter le patient vers une forme grave.

« Quand vous perdez vos bons lymphocytes T de type CD4, vous perdez du même coup l’aide des lymphocytes B qui produisent des anticorps neutralisants capables de bloquer le virus, et aussi potentiellement des lymphocytes cytotoxiques, tueurs de cellules infectées, de type CD8. La personne qui se retrouve avec un système immunitaire ainsi affaibli, qui n’arrive pas à combattre le virus, verra celui-ci se répandre partout dans l’organisme, ce qui conduirait vraisemblablement à une forme beaucoup plus grave du point de vue pathologique. C’est un peu similaire d’un point de vue mécanistique à ce qu’on peut voir dans le sida », explique M. Estaquier.

Une étude effectuée par des chercheurs des National Institutes of Health, aux États-Unis, a justement montré que chez des personnes décédées atteintes de la COVID-19, le virus s’était disséminé dans un très grand nombre de tissus et d’organes autres que les poumons, fait-il remarquer à ce propos.

Alors qu’ils travaillaient sur le sida, M. Estaquier et ses collègues avaient repéré des molécules capables d’empêcher « la mort des lymphocytes T ». Cette fois, des expériences in vitro ont montré qu’une de ces molécules réduit de 60 % l’apoptose des lymphocytes.

« Cette molécule pourrait avoir l’effet bénéfique de prévenir un éventuel déficit immunitaire précoce chez les personnes atteintes de la COVID-19 et ainsi de permettre une meilleure défense contre l’infection », affirme M. Estaquier.

Ressources nécessaires

 

Mais pour confirmer cette hypothèse, les chercheurs devront d’abord procéder à la première phase d’un essai clinique qui visera à évaluer l’innocuité de la molécule chez des gens normaux en bonne santé. « Pour ce faire, il nous faut trouver les ressources financières pour produire la molécule dans une forme clinique. Celle dont on dispose actuellement ne peut pas être administrée à l’humain. On doit faire cette démarche pour que la molécule soit produite selon les bonnes pratiques de fabrication », souligne-t-il.

« Six mois avant la pandémie, nous étions à chercher des fonds pour démarrer cette étape dans le cadre d’un projet pancanadien sur le sida. Et comme on a été happés par la COVID-19, on n’a pas pu poursuivre ces démarches. Maintenant, on se dit que cette première phase clinique ne servirait pas uniquement à la COVID-19, mais aussi au VIH », indique le chercheur, qui est l’auteur principal de l’étude en question, dont les détails ont été publiés dans la revue Cell Death & Differentiation.

Dans leur étude, M. Estaquier et ses collègues ont également découvert dans le sang des personnes hospitalisées ayant la COVID-19 une protéine qui, lorsqu’elle se lie aux lymphocytes T, entraîne leur suicide. Il s’agit d’un « ligand de mort appelé FasL ». Celui-ci s’exprime lors de l’infection et va se fixer aux lymphocytes T CD4 et les inciter à se suicider par apoptose.

Or, en allant mesurer l’abondance de ce ligand chez les patients, on pourrait prévoir lesquels risquent de développer une forme grave. « Ce serait un test assez classique qui pourrait être fait à l’hôpital et qui aurait un intérêt potentiel pour le diagnostic. Il pourrait servir à prévoir l’évolution clinique ainsi que la prise en charge », précise le chercheur.

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