Des nuages embrouillent la science des aérosols

Selon le rapport de l’Institut national de la santé publique sur la transmission par aérosols de la COVID-19, les données «suggèrent» qu’une transmission par aérosols à distance pourrait survenir, mais il est «peu probable» que ce soit au-delà de quelques mètres.
Photo: Kay Nietfeld Associated Press Selon le rapport de l’Institut national de la santé publique sur la transmission par aérosols de la COVID-19, les données «suggèrent» qu’une transmission par aérosols à distance pourrait survenir, mais il est «peu probable» que ce soit au-delà de quelques mètres.

Les aérosols peuvent transmettre la COVID-19, mais l’essentiel de cette transmission aérienne survient tout de même à moins de deux mètres. Cette conclusion de l’INSPQ, qui guide maintenant les décisions de Québec, est basée sur l’examen d’une littérature scientifique en pleine ébullition. Entre le principe de précaution et l’impossible quête de certitudes, comment trouver l’équilibre ?

Attendu depuis des semaines, le rapport de l’Institut national de la santé publique (INSPQ) sur la transmission par aérosols de la COVID-19 a finalement été publié vendredi dernier. Pour juger de la capacité du virus à se propager dans l’air au-delà de deux mètres, les experts mandatés par le gouvernement ont passé au peigne fin la littérature scientifique. Conclusion : les données « suggèrent » qu’une transmission par aérosols à distance pourrait survenir, mais il est « peu probable » que ce soit au-delà de quelques mètres.

Le « langage tiède » de l’INSPQ

« Essentiellement, ils reconnaissent que les aérosols peuvent jouer un rôle. En même temps, c’est un langage qui est très tiède. Ils ne donnent pas l’impression que ça joue un grand, grand rôle. Ça se ressent dans la vigueur des recommandations », fait valoir Raymond Tellier, un chercheur du Centre universitaire de santé McGill ayant longtemps travaillé sur la transmission par aérosols de l’influenza. À son avis, l’INSPQ analyse les preuves disponibles avec l’idée préconçue que la transmission aérienne est négligeable.

Par exemple : la célèbre éclosion dans une chorale de l’État de Washington survenue en mars 2020, où on recense 53 cas probables ou confirmés parmi la soixantaine de chanteurs. Une seule personne était symptomatique au moment de la pratique. Néanmoins, juge l’INSPQ, la transmission par contact étroit et par aérosols à moins de deux mètres « peut probablement expliquer la très grande majorité des cas ». « Les critiques comme celles-là ne sont pas complètement invalides, mais sont un peu tendancieuses », croit le Dr Tellier.

 

Sophie Zhang, une médecin québécoise qui a publié en octobre une revue de littérature sur la transmission aérienne de la COVID-19, partage en partie l’opinion du Dr Tellier. « Je trouve que les conclusions du rapport sont assez justes, bien nuancées et reflètent bien ce que moi aussi je retiens de la littérature. Par contre, je comprends un peu l’opinion du Dr Tellier : quand on lit le contenu général de la revue, il y a une espèce d’impression qu’on essaie de faire un argumentaire voulant que les aérosols agissent surtout à moins de deux mètres », dit cette cheffe adjointe de l’hébergement du CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

L’INSPQ se défend

« C’est vrai qu’on est très critiques des études qu’on cite, répond Stéphane Perron, un médecin de l’INSPQ qui a participé à la rédaction du rapport. Mais c’est l’ensemble du cursus qui nous donne une appréciation générale. On ne pouvait pas partir avec l’idée que, si la transmission par aérosols explique peut-être une éclosion, c’est alors la bonne explication. On se demandait plutôt s’il y avait une autre explication qui pourrait expliquer plus facilement ce qu’on a observé. »

« On s’entend, c’est un dossier qui est extrêmement délicat, poursuit le Dr Perron. Honnêtement, notre perspective, c’est que si on donne une orientation scientifique qui est la mauvaise, eh bien ça va avoir des impacts importants par la suite. Et nous n’aurons pas contribué à bien jouer notre rôle, on va avoir empiré les choses. Parce qu’il n’y a rien de pire que d’appliquer de mauvaises mesures pour les mauvaises raisons. »

Des difficultés intrinsèques

De manière récurrente dans l’histoire médicale, les spécialistes peinent à démontrer l’existence d’une voie de transmission aérienne pour les maladies infectieuses respiratoires. La difficulté est intrinsèque : quand le pathogène circule abondamment dans la population, comment isoler un canal de contamination en particulier ? Comment exclure la possibilité qu’une poignée de main ait pu causer une contamination en apparence aérienne ?

Il faut être conscient de cette difficulté pour mieux l’éviter, croit le Dr Tellier. « Voici comment la conversation est souvent menée : on regarde les arguments en faveur de la transmission par aérosols. Ça n’aboutit pas à une certitude scientifique absolue. Et comme on n’est pas sûrs, on dit que ça ne se produit pas. Et par élimination, on conclut que la transmission doit être faite par grosses gouttelettes. C’est un sophisme », dénonce-t-il.

Pour sa part, la Dre Zhang insiste : dans la plupart des cas, la transmission aérienne se fait à courte distance. Toutefois, ajoute-t-elle, le grand nombre d’études rapportant de la contagion à trois, quatre, cinq ou six mètres la persuade que la transmission à distance est bien possible dans les environnements clos, bondés et mal ventilés. Et ce, malgré les faiblesses potentielles de chaque étude. « Quand on regarde le portrait global, c’est assez convaincant », dit-elle.

Yves Gingras, directeur scientifique de l’Observatoire des sciences et des technologies, ne croit pas que le débat sur les aérosols puisse être immédiatement résolu de manière scientifique. Pour l’instant, la littérature abonde en études allant dans un sens ou dans l’autre. « C’est de la science en action. Le problème de la science en action, c’est qu’elle est instable », indique cet historien des sciences à l’UQAM.

Dans ce contexte, explique M. Gingras, il revient plutôt aux décideurs de naviguer en contexte « d’incertitude relative ». Il dénonce par ailleurs la rhétorique des « données probantes », qui ne reflète pas la complexité du monde. « On se trompe en pensant qu’on fait une revue de littérature et que la question des aérosols sera réglée. À moins d’être évidentes, les décisions sont très rarement dictées par la science. »


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