Les médias sociaux et la fracture générationnelle

André Lavoie Collaboration spéciale
La cacophonie autour du coronavirus a prouvé la nécessité pour la communauté scientifique d’être présente sur les médias sociaux à l’heure où les gens délaissent de plus en plus les sites Internet.
Illustration: Getty Images La cacophonie autour du coronavirus a prouvé la nécessité pour la communauté scientifique d’être présente sur les médias sociaux à l’heure où les gens délaissent de plus en plus les sites Internet.

Ce texte fait partie du cahier spécial Relève en recherche

Cela constitue une vérité fondamentale pour chaque citoyen, mais plus encore pour les chercheurs et les scientifiques : une identité numérique, ça se soigne ! Car s’il est vrai qu’on n’a pas de deuxième chance de faire une première bonne impression, l’image que l’on projette sur la Toile, de même que nos réalisations, exige la maîtrise d’un certain nombre d’outils, et un apprentissage continu des postures à prendre : débattre, pour faire la promotion de ses travaux, mais aussi pour assurer l’avancement de sa carrière.

Une frontière marquée semble séparer les jeunes chercheurs des plus âgés en ce qui concerne leur présence sur le Web. On pourrait la qualifier de fracture tant le premier groupe investit avec enthousiasme ce territoire, alors que le second le considère parfois avec méfiance. Chacun du haut de leur poste d’observation, Pascal Martinolli, bibliothécaire à la Bibliothèque des lettres et sciences humaines de l’Université de Montréal, et Julien Chapdelaine, conseiller stratégique aux médias sociaux pour le Fonds de recherche du Québec, voient tous les jours cette fracture… et tentent par tous les moyens de la refermer.

Dans ses formations aux étudiants et aux futurs chercheurs pour maximiser leur présence en ligne, Pascal Martinolli constate que les plus jeunes s’intéressent beaucoup… à ce que l’on peut trouver sur eux-mêmes ! « C’est un outil fantastique pour les rejoindre, et surtout pour faire passer plein de compétences informationnelles », reconnaît le bibliothécaire. Mais le fait qu’ils soient déjà très actifs sur Instagram, TikTok ou Facebook ne constitue pas un atout fondamental. « J’insiste toujours sur deux points importants. D’abord, créer un “ORCID”, un identifiant unique de chercheur, pour que toutes leurs publications soient attribuées à la bonne personne. Ensuite, créer un identifiant Wikidata, une base de données émergente, le fédérateur de tous les identifiants ouverts des chercheurs, et un moyen d’améliorer sa présence dans les résultats offerts par les moteurs de recherche. »

Ce ne sont que quelques-uns des (précieux) conseils qu’il prodigue, et un excellent indicateur… de l’âge de ceux et celles qui les mettent en pratique. « L’an dernier, nous avons mené une enquête auprès des 450 chercheurs liés à la bibliothèque : il n’y avait aucune différence entre hommes et femmes, mais la majorité de ceux qui possédaient un ORCID et un élément Wikidata avaient moins de 40 ans. Comme si les chercheurs plus âgés n’en avaient pas besoin… »

Clarté, honnêteté, exhaustivité

Ces résultats ne surprendraient pas Julien Chapdelaine, lui dont la tâche, mais surtout l’ambition, est d’encourager la communauté scientifique québécoise à investir davantage de nouveaux laboratoires, ceux des bouillonnants médias sociaux. Il souhaite voir les plus jeunes, qui sont déjà sur ces plateformes, développer leur « réputation numérique », sachant très bien « où les médias [traditionnels] cherchent de plus en plus des experts : les réseaux sociaux ». Quant à ceux et celles dont la carrière est plus qu’établie, le défi lui apparaît encore plus grand. Surtout depuis le début de la pandémie, en mars dernier.

« On a vu des chercheurs s’afficher sur Twitter ou Facebook, ou simplement accorder une entrevue dans un média traditionnel, et recevoir une salve de commentaires enflammés, admet le conseiller. Ils se disent que ce n’est pas leur place, qu’ils n’ont pas à vivre ça. Mais malgré tout ce bruit et ces discussions violentes, il faut quand même être présent sur ces plateformes. » Et surtout savoir comment le faire, tient à préciser celui qui, entre autres défis, anime la page Facebook du Scientifique en chef du Québec — source multiple de joies et de frustrations pour Julien Chapdelaine.

La cacophonie des derniers mois lui a permis d’établir quelques constats, dont celui de la méconnaissance du grand public face au métier de chercheur. D’où la nécessité pour la communauté scientifique d’être présente là où sont les gens à l’heure où ils délaissent de plus en plus les sites Internet. « Nous avons mené un véritable combat pour essayer de faire comprendre la pandémie et le coronavirus, alors imaginez avec l’arrivée du vaccin, surtout quand on apprend dans un sondage que 41 % des Français refuseraient le vaccin contre la COVID-19 s’il était disponible. »

Et pour éviter d’être attaqué de tous les côtés, Pascal Martinolli suggère de bien départager vie privée et vie de chercheur. « Avec un profil où les deux se mélangent, c’est très difficile de garder le contrôle. Et dans vos publications comme en toutes choses, suivez, avec sérieux, les valeurs de la science : clarté, honnêteté, exhaustivité. »