La COVID-19 fera reculer l’espérance de vie sur la planète

Le recul pourrait être de 3 à 9 années d’espérance de vie dans les régions les plus affectées, comme dans le nord de l’Italie.
Photo: Tiziana Fabi Archives Agence France-Presse Le recul pourrait être de 3 à 9 années d’espérance de vie dans les régions les plus affectées, comme dans le nord de l’Italie.

La pandémie de COVID-19 pourrait faire reculer sensiblement l’espérance de vie dans les régions les plus affectées dans le monde. Les scénarios pessimistes évaluent même à près de 10 ans le recul possible là où le virus a frappé plus durement.

C’est du moins ce que mesurent les simulations développées par l’International Institute for Applied Systems Analysis (IISA) de Vienne en Autriche, auxquels a participé le chercheur québécois Guillaume Marois, professeur au Asian Demographic Research Institute de l’Université de Shanghai.

« Si la prévalence du virus n’atteint pas 1 ou 2 % dans une population, l’impact sur l’espérance de vie sera minime. Mais le recul pourrait être de 3 à 9 années de l’espérance de vie dans les régions les plus affectées, comme dans le nord de l’Italie, où la prévalence du virus dans certains villages a atteint 50 % », affirme ce chercheur dont les résultats viennent d’être publiés dans la revue PLOS ONE.

Les travaux réalisés par l’équipe de l’IIASA présentent divers scénarios possibles, en fonction de la proportion de personnes infectées par le virus dans une population (prévalence) et de la létalité du virus. Les modèles permettent ainsi de simuler, pour divers taux de prévalence, le nombre de personnes infectées, le taux de mortalité par COVID-19, et le taux de mortalité de toutes autres causes confondues.

Si le taux de prévalence du virus atteint 10 %, l’espérance de vie pourrait reculer d’un an dans les régions où l’espérance de vie est élevée comme l’Europe ou l’Amérique du Nord. Avec une espérance de vie beaucoup plus courte, il faudrait que 15 à 25 % de population soit infectée en Asie et en Afrique pour que l’espérance de vie régresse d’autant.

Ce sont les pays développés, là où l’espérance de vie est la plus longue, qui pourraient encaisser les plus forts reculs, explique le chercheur. Et cela, en raison du nombre d’années de vie perdues par les victimes de la COVID-19 dans les pays où l’espérance de vie à 65 ans, par exemple, est encore de 20 ans. Dans les pays plus pauvres, où les aînés ont ont une moins longue espérance de vie, le nombre d’années de vie perdues par les victimes devrait être donc moindre.

Une prévalence de 2 % du virus dans la population serait suffisante pour faire stagner la croissance continue de l’espérance de vie observée depuis des décennies dans plusieurs pays occidentaux.

« Ces modèles ne prétendent pas prédire l’avenir. Car on ne sait pas quelle sera la prévalence du virus ou sa létalité d’ici la fin de l’année, affirme Guillaume Marois. Ils visent à mesurer, à la lumière des données des derniers mois, les impacts possibles de la pandémie sur la longévité en fonction de la prévalence. »

Le Québec a connu un taux de décès par million d’habitants parmi les plus élevés au monde. Mais le professeur Marois pense que cette surmortalité des derniers mois, pourtant importante, aura un très faible impact sur l’espérance de vie au niveau de la province.

« Si la prévalence reste en deçà de 2 %, on ne verra pas d’effet significatif. Tout va dépendre de ce qui va se passer dans la deuxième vague », dit-il. À Montréal, par exemple, une région très affectée jusqu’à maintenant, l’impact pourrait cependant être plus notable.

Si un déclin se concrétise, il ne sera que temporaire, insiste le chercheur, contrairement à plusieurs autres facteurs affectant la longévité. « Ce n’est qu’un bris dans la croissance l’espérance de vie. On a déjà observé cela avec la grippe espagnole ou l’épidémie d’Ebola. Ce sont des phénomènes passagers, alors que d’autres facteurs, comme l’obésité observée aux États-Unis, sont des tendances lourdes dont les effets se font sentir sur une longue période », dit-il.

Des régions frappées de plein fouet

D’autres études ont tenté de mesurer le fardeau que pourrait faire peser la COVID-19 sur l’espérance de vie. Des chercheurs ont ainsi évalué que dans la région de Madrid, une des plus touchées en Espagne par le virus au printemps dernier, l’espérance de vie des hommes et des femmes avait chuté en quelque mois de près de deux ans, et ramenée au niveau de 2009.

Aux États-Unis, des données préliminaires sur l’épidémie qui a frappé la ville de New York établissent à 5 ans la chute de l’espérance de vie des New-Yorkais, passée de 82 à 77 ans. Cinq années semblent peu, mais elles effacent d’un trait les gains réalisés depuis les années 2000 dans la croissance de l’espérance de vie à la naissance dans cette métropole. Chez les Afro-Américains et les Hispano-Américains new-yorkais, la chute pourrait être 30 % plus importante, suggère une autre étude.

En comparaison, la grippe espagnole avait temporairement retranché 12 années à l’espérance de vie des personnes nées à cette époque. L’épidémie de VIH, toutefois étendue sur plusieurs années, a pour sa part assené un recul de dix ans à l’espérance de vie de pays comme l’Afrique du Sud, alors que celle liée à l’Ebola a rogné de 5 ans l’espérance de vie au Liberia et en Sierra Leone.

D’autres analystes estiment que le concept du « nombre d’années de vie perdues », plutôt que le seul nombre total des décès, rend davantage compte de l’impact dévastateur de la COVID-19 sur les populations. Malgré la présence de « conditions médicales préexistantes » chez plusieurs victimes du virus, des chercheurs de l’Université de Glasgow ont évalué que la COVID-19 avait tout de même fait perdre en moyenne 5 années de vie aux victimes. Selon leurs modèles, le nombre d’années de vie perdues aurait atteint 14 ans chez les hommes et 12 ans chez les femmes en Italie.